Publié le 14 Novembre 2019

LE TICKET DE LOTO

 

Les palpitations commencent dans la région du cœur, mais aussi dans les tempes. Les mains sont moites, les paupières clignent sans arrêt. La série de spots publicitaires s’achève enfin. Il reste une bande annonce pour le film du soir même et ça y est, l’image de la grosse boule qui tourne apparaît.

Le 6 dit la présentatrice, le 5, le 25, le 30, le 41 et le numéro complémentaire, le 10.

Arlette garde les yeux bien ouverts, fixes. Seuls les battements de son cœur lui rappellent qu’elle est en vie, parce qu’elle a cessé de respirer. Les chiffres résonnent dans sa tête, se mélangent. Tout devient confus. Elle sent qu’elle va étouffer, alors, elle reprend son souffle. 

 

La vieille dame joint ses deux mains sur les ailes de son nez dans une attitude de surprise mais aussi d’interrogation et de crainte. Que va-t-elle faire ? Comment agir ?

Bruno, son petit fils, va rentrer d’une minute à l’autre. Il aura bu de l’alcool et sentira mauvais. Il va venir s’asseoir à la table de la cuisine, et demander à sa grand-mère de le servir. Arlette va s’empresser de le satisfaire. La dernière fois qu’elle a voulu se rebeller, il a levé la main sur elle. Ce soir, il n’est pas question de lui montrer un quelconque changement d’attitude à son égard. Elle fera comme d’habitude. Il ne doit pas savoir pour le Loto sinon, il lui prendrait le ticket.

Arlette entend un pas lourd dans l’escalier. Elle se dresse précipitamment, se recoiffe, essuie les larmes sur ses joues. Cela ne durera pas, il va s’en aller. Il lui a promis qu’il ne resterait pas longtemps. Ça fait trois ans déjà qu’il a fait cette promesse, mais il ne trouve pas de travail, alors il reste. Il passe ses journées à boire et à faignanter. Arlette a peu d’espoir de le voir partir. Il lui mène la vie dure. Elle n’avait pas besoin de ça, à son âge, mais comment faire ? Elle ne peut pas le mettre dehors, elle a peur.

 

Il entre, l’œil vide, la lèvre inférieure pendante, sans rien dire. Il s’installe sur le fauteuil, face à la télévision.

  • Tu ne manges pas ce soir ? demande Arlette.
  • Non, j’ai pas faim, lui répond-t-il.
  • D’accord, je laisse tout de même ton repas au réfrigérateur, au cas où. 
  • Fais comme tu le sens, mémé. Tu regardais la télé, quand ch’uis arrivé ?
  • Oui, fait-elle au moment où ses viscères se crispent.
  • Quoi ? 

Arlette sent le coin de ses lèvres trembler.

  • La météo. 
  • Ah, y va faire beau, alors ? 
  • Oui. 
  • Et le Loto, mémé, tu l’as regardé ?
  • Oui. 
  • Et alors ? 
  • J’ai perdu. 
  • T’es sûre ? 
  • Oui 
  • Fais voir le ticket. 
  • Je l’ai déjà jeté. 
  • Quel conne ! Faut pas faire ça. Tu me le montres d’abord, la prochaine fois, d’accord ! 

Arlette frémit. Elle n’a jamais su mentir. Elle retourne dans sa cuisine et s’appuie à la table pour reprendre son souffle. Il serait capable de la tuer, elle en est persuadée. 

  • Mémé ! crie-t-il depuis le salon.
  • Oui.
  • Finalement, je viens, je vais manger.

Arlette se tient au dossier de la chaise sans bouger.

  • Eh, ben, tu me sers pas, ce soir ?
  • Si, si.

 

Elle s’active, met la table, sert son petit-fils, débarrasse quand il a fini, range tout et lui annonce qu’elle va se coucher. Une fois dans sa chambre, elle glisse sa main dans son soutien-gorge et touche le ticket gagnant du Loto. Demain, quand il dormira encore, elle ira au bar-tabac du coin pour demander combien elle a gagné. Elle se ravise. Le patron du troquet connaît trop bien son petit-fils, il ira tout lui répéter immédiatement. Arlette décide de se rendre plutôt dans un quartier que son petit-fils ne fréquente pas.

Elle va empocher l’argent, le gros lot, d’après tous les numéros qu’elle a vu sortir, et ensuite elle quittera cet appartement à tout jamais. 

Il tambourine à sa porte soudain. Arlette tressaille, elle remet le ticket dans sa cachette.

  • Qu’est-ce que tu veux ? 
  • Ouvre, je t’ai déjà dit de ne pas fermer ta chambre à clé, on sait jamais. J’ai besoin de liquide, où tu as mis ton porte monnaie ?

Arlette court le chercher, ouvre et le lui tend. Le jeune homme la regarde d’un air surpris.

  • D’habitude, tu rechignes à me filer du blé. 
  • Tu me tapes si je ne t’en donne pas, alors, je préfère obéir, dit-elle en baissant la tête
  • Oh, mémé, tu sais bien que je fais pas exprès ! Il me faut du fric de temps en temps, c’est difficile de s’en sortir quand on est au RSA. Si au moins tu gagnais au Loto !
  • Oui, oui, mais voilà, je ne gagne pas. 
  • Alors, tu vas arrêter de jouer, ça sert à rien, tu me donneras l’argent que tu dépenses à ça, à la place. 
  • D’accord. 
  • Tu es gentille ce soir, c’est bizarre. 
  • Non, je suis pareil qu’hier. Allez va te coucher, bonne nuit. 

 

Arlette referme la porte et ne dort pas de la nuit. Enfin, c’est ce qu’elle croit, elle s’est tout de même assoupie quelques heures, toute habillée. Au petit matin, elle quitte sa chambre discrètement, puis, l’appartement. Elle attend d’avoir refermé la porte d’entrée derrière elle et d’être seule dans le couloir pour glisser sa main à nouveau dans son soutien-gorge. Elle s’y reprend à deux fois, change de côté, rien…

La peur s’empare d’elle, violemment, lui serrant la gorge à l’étouffer. Elle ne veut pas penser au pire. Le ticket doit se trouver dans son lit. Il faut qu’elle retourne dans sa chambre, sans bruit, pendant que son petit-fils dort.

La salle à manger est silencieuse, pas de bruit dans la cuisine. Arlette marche à pas de loup.

Malgré l’angoisse qu’elle ressent et qui ralentit son déplacement, elle parvient jusqu’à sa chambre, entrouvre la porte et la referme. Arlette s’assoit sur son lit pour reprendre son souffle. Elle ne peut retenir ses larmes. Trop d’émotions pour son âge. Elle renifle, se mouche puis commence à retourner les draps qu’elle avait bien repliés sous le matelas. 

Au bout de dix minutes, elle doit se rendre à l’évidence, le ticket n’est plus en sa possession. Bruno n’a pas pu lui prendre, elle n’a pas dormi. Bon, admettons que Bruno lui ai volé le ticket, elle se dit qu’il doit être alors en train, en ce moment même, de le présenter au bureau de tabac. Elle voit tous ses espoirs s’effondrer d’un seul coup. 

La vieille dame se dirige vers la chambre de son petit-fils, elle écoute derrière la porte, pas un bruit. Elle tourne la poignée doucement. Il n’est pas dans son lit.

Elle n’a plus aucun doute, son petit-fils est en train de crier victoire au coin de la rue. 

Que va-t-il se passer ? 

Arlette imagine la suite des évènements. Bruno ne va pas rester dans cet appartement, s’il est millionnaire, il va enfin la laisser tranquille. Arlette se rassure, elle quitte son manteau, pose son sac à main et enlève ses chaussures. Elle range le tout. Son petit-fils et un alcoolique notoire qui fréquente un tas de gens pas très nets. Il est bête et méchant et va raconter à tout le monde qu’il est devenu millionnaire. Ils vont être des dizaines à ne pas le lâcher. Comme il n’a aucune jugeote, il va dépenser tout son argent en un rien de temps, ses « amis » vont l’y aider.

Et quand il n’aura plus rien, il va revenir la voir. Arlette tressaille, l’angoisse est revenue, elle s’installe dans sa gorge, à nouveau. C’est une histoire sans fin, sauf si, elle, Arlette, y met un terme une bonne fois pour toutes. 

La porte de la salle de bain claque subitement. Arlette fait un bon sur sa chaise et laisse tomber le verre d’eau qu’elle tenait dans sa main. 

 

  • Mémé, putain, qu’est-ce que tu fous toute habillée à sept heures du matin. Ça tombe bien que tu sois là, de toute manière, j’ai la courante, il me faut des médocs, qu’est-ce que je dois prendre ? 

 

Le cauchemar est revenu, enfin, il n’est jamais parti. Arlette se penche en avant pour ramasser les morceaux de verre, elle voit voleter quelque chose qui vient de son cou. 

Le ticket, plié en trois morceaux, gît sous ses yeux. Elle lève la tête pour vérifier que son petit-fils ne la voit pas. Il se tient debout un peu plus loin. Il lui reste une chance de s’en sortir. Arlette s’empare du ticket et le glisse dans sa poche.

 

  • Eh, mémé, qu’est-ce que tu fabriques ? T’es bizarre, encore, aujourd’hui. Fais voir ! ordonne-t-il.

 

Il s’approche. Le destin d’Arlette bascule encore une fois. C’est trop tard ! Et puis à quoi bon ? Arlette renonce à se battre, ça lui fait trop mal dans les tripes, elle a pris une autre décision, plus sage et définitive. 

 

  • Tiens, je crois que j’ai gagné, je voulais te faire la surprise, va voir combien tu vas empocher, vas-y vite, je te prépare un sachet de Bedelix. 

 

Il est parti en courant sans demander d’explications. Elle l’imagine dévalant les escaliers, courant sur le trottoir, traversant la rue, entrant dans le bureau de tabac. 

Arlette prépare le Bedelix puis prend aussi la boîte de somnifères, elle est pleine. Elle se verse un autre grand verre d’eau et le pose sur la table. Bruno va vite revenir boire son médicament et repartir chercher son argent. Arlette prendra tout son temps alors pour avaler les somnifères, un à un. Le temps s’écoule avec lenteur. Une lenteur douloureuse, pleine de remords, de tristes souvenirs et de désespoir.

On tape à la porte, Arlette se précipite pour ouvrir, elle est si impatiente d’en finir. Qu’il ingurgite son Bedelix et qu’il s’en aille !

 

  • Madame, bonjour, excusez-moi, je suis un peu brutal… 

 

Le patron du troquet du coin de la rue, en bras de chemise, se tient devant elle. Il reprend :

  • …je suis désolé, vous devriez vous asseoir ! Ça va vous faire un choc. J’ai fait le plus vite possible pour vous prévenir : c’est Bruno, il s’est fait faucher par une voiture en traversant, juste devant mon bar. Il a fait un vol plané et est retombé comme ça, plaf. J’ai appelé les pompiers, le SAMU. Pardon, de vous l’annoncer ainsi, il est mort sur le coup. 

Arlette lâche la poignée et s’affaisse. L’homme la retient par le bras et la fait asseoir.

  • Je suis venu pour vous prévenir et aussi pour vous remettre ceci. Comme j’ai été le premier sur les lieux, j’ai vu qu’il tenait dans sa main un ticket de Loto, je l’ai pris pour pas qu’on lui vole. Bon, de toute manière, c’était pas grave, pendant que les docteurs essayaient de la ranimer, je l’ai passé dans la machine, Bruno n’avait gagné que cinquante euros… 

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 14 Novembre 2019

L’ASCENSEUR

 

  • Sur votre droite, Mademoiselle, prenez l’ascenseur. L’étude de Maître Durand se trouve au vingtième étage. 

 

Vingtième étage, vingtième étage, je me répète, vingtième étage. Il fallait s’y attendre, on n’obtient rien, sans rien. Deux ans que je cherche du travail, comme clerc de notaire. Et chaque fois, je rate l’entretien. Les recruteurs doivent deviner les angoisses qui m’assaillent en permanence. Je ne peux contenir les tics sur mon visage. Mais aujourd’hui, j’ai une nouvelle chance, on me convoque. 

 

Vingtième étage. 

 

J’ai tourné à l’angle du comptoir d’accueil et me dirige sur la droite vers les ascenseurs. Comment faire ? Il y a bien l’escalier. L’idée m’a traversé l’esprit un instant. Puis, je me suis imaginée, arrivant en haut des marches après vingt étages, en sueur, les cheveux plaqués sur mon front, des auréoles sous les aisselles. C’est impensable de se présenter dans cet état à un entretien de recrutement. Il fait une chaleur écrasante dehors et je pense que la montée d’escaliers n’est pas climatisée. 

 

Me voilà en train de faire les cent pas devant les ascenseurs. C’est bien beau d’avoir des allocations chômage mais je ne compte pas en rester là. J’ai une bouche à nourrir ! D’accord, ce n’est que la mienne, mais tout de même… Bouche, bouche d’égout, bouche de métro, j’imagine le bec grand ouvert des oisillons qui attendent que leur mère leur fourre un ver de terre dedans. 

  • Ding ! 

Les portes du premier ascenseur s’ouvrent, une femme avec un enfant en sortent. 

  • Pardon ! me fait-elle.

C’est vrai que je me tiens si près de l’ouverture que je la gêne. Elle me jette un coup d’œil avant de quitter l’immeuble.

  • Ding ! 

Elle doit se demander ce que je fiche à attendre ainsi devant des portes qui se sont refermées. 

 

Je ne peux pas, je ne peux pas. Vingt étages, cela va prendre cinquante secondes ou plus, je les vois comme des heures.  

  • Tout va bien, Mademoiselle ?

Il est gentil le gardien avec son petit uniforme et son sourire bienveillant. J’ai fait oui de la tête, en fouillant dans mon sac, à la recherche de mon téléphone portable. 

 

Le gardien est reparti. L’ascenseur aussi. Il y en a quatre. 

 

Je prends mon téléphone et compose un numéro.

  • Allo, Brigitte, c’est moi. 
  • Oui, alors ? Comment ça s’est passé, c’est déjà fini ? 
  • Non, je n’y suis pas encore 
  • Pourquoi tu m’appelles ? 
  • Je suis au rez-de-chaussée. 
  • Et alors ? Ne me dis pas que… 
  • Si, l’étude est au vingtième étage. Te rends-tu compte ? 
  • Je le savais. 
  • Tu ne me l’as pas dit ! 
  • J’ai pensé qu’à la dernière minute, tu serais obligée de monter. Tu n’as plus le choix. Si je te l’avais dit avant, tu te serais défilée. Alors, écoute-moi, tu vas demander à l’hôtesse ou au garde, qui se trouve sûrement à côté de toi, de téléphoner à la secrétaire de l’étude pour qu’elle vienne te chercher. 
  • Non mais ça va pas ? 
  • Emeline, tu montes avec elle dans l’ascenseur et on en parle plus, ou bien, tu pars immédiatement. Parce qu’il faut bien que tu te rentres dans la tête que si tu es embauchée, tu seras tenue de prendre cet ascenseur tous les jours, deux fois par jour, jusqu’à ta retraite. Alors, c’est maintenant ou jamais. Tu le veux ce job, oui ou non ? 
  • A quel prix ? 
  • Je te le demande. Tu as l’occasion de te guérir, aujourd’hui. 
  • On ne guérit pas de ça ! 
  • C’est faux. Appuie sur le bouton, fais téléphoner à la secrétaire, fais comme tu veux mais bats-toi, je t’en prie. 

 

J’ai raccroché. Brigitte doit maintenant attendre, le téléphone dans la main, que je la rappelle en pleurant pour lui dire que je suis repartie et que je suis incapable de me surpasser. Ça la décevrait, je me dois de la rendre fière de moi, elle le mérite. C’est une vraie amie. 

 

J’appuie sur le bouton. Les secondes deviennent des micro secondes et hop !

  • Ding ! 

Les portes s’ouvrent. Il est là, béant, il m’attend, m’invite, s’impatiente, se referme. 

  • Ding !
  • Mademoiselle, je peux vous accompagner, si vous voulez ! 

J’ai pensé oui et ai fait non de la tête.

Deuxième tentative.

  • Ding ! 

Il s’ouvre, je me vois dans le miroir qui tapisse la paroi du fond, c’est à gerber. Et puis, l’image se transforme. Ce n’est pas moi dans le miroir, c’est un homme vêtu de noir, il porte une grande cape et un chapeau. Il lève la tête et je vois son visage aux traits déformés, ses yeux noirs, ses lèvres blanches, son teint foncé.

 

Et je crie, lorsqu’on chuchote à mon oreille. 

  • Ding ! 

Les portes de l’ascenseur se sont refermées. Le gardien est penché vers moi et me parle. En voyant sa peau noire et ses dents blanches, j’ai fait un bond en arrière. 

  • N’ayez pas peur, Mademoiselle ! Calmez-vous ! 

Il est si gentil.

  • Je suis désolée, je me fais un tas d’idées et j’arrive à y croire toute seule… pardon, je ne vous avais pas vu arriver… vraiment, excusez-moi ! 
  • C’est rien. Vous m’avez effrayé en criant ainsi. Avez-vous un problème avec l’ascenseur ? 

Comment lui dire pour l’homme que j’ai vu à l’intérieur ? Il va me prendre pour une folle. A présent, je ne peux pas monter toute seule, c’est inenvisageable.

  • Voulez-vous que je vous accompagne ? 

Ça ne me rassure pas du tout de savoir que nous serons deux. Et si l’homme s’en prenait au gardien ?

  • Non, ça va aller, il faut que je prenne sur moi, c’est tout. 
  • Vous savez, en étant gardien de la tour Méditerranée, j’ai l’habitude des gens qui ont la phobie des ascenseurs, j’en vois tous les jours. Vous ne craignez rien, croyez-moi. Ils sont révisés régulièrement, ils possèdent des systèmes de sécurité performants. Même si vous restiez bloquée entre deux étages, je suis là, vous n’auriez qu’à sonner. Courage ! Je ne sais pas pourquoi vous avez rendez-vous au vingtième, mais de toute manière quand on se rend chez le Notaire, c’est toujours important. Vous n’avez pas le choix. 

Je n’ai pas le choix. C’est ce qu’il en ressort. Je lui réponds :

  • Connaissez-vous la panique ? Ce moment où toute raison vous échappe, et où vous vous comportez comme un animal en fuite, en écrasant tout sur votre passage, parce que la terreur vous a envahi, qu’elle a pris possession de votre esprit et de votre corps ?  
  • Non, ça ne m’ait jamais arrivé. Je suppose que ça survient en cas de drame, comme un attentat, une explosion, des coups de feu, un incendie, un meurtrier qui vous poursuit, etc…Je suis quelqu’un de très calme et posé, je pense qu’avant de m’enfuir, je réfléchirais, enfin, je crois. Mais, ici, il n’y a rien de tout ça, cet ascenseur est vide et aucune alarme ne s’est déclenchée. 
  • Comment être sûre que ça se passe dans ma tête et pas dans la réalité ?

Il soupire, il ne sait pas quoi dire.

  • Je vous assure qu’il ne vous arrivera rien. 
  • Est-ce que vous pouvez me le garantir ? 
  • Non, bien sûr. 
  • Alors ? 
  • Alors, c’est vous qui voyez, je ne peux pas vous forcer. 

 

Quelqu’un est entré dans la tour. Le gardien s’excuse et me laisse seule devant mes portes fermées. Je prends une grande inspiration, regarde ma montre. Je suis censée me trouver dans cinq minutes en haut pour mon rendez-vous. Il n’est pas correct d’arriver en retard à un entretien d’embauche. J’appuie sur le bouton.

  • Ding ! 

Dans le miroir, je vois ma mine pâlotte et mes yeux agités.

 

Puis, je crois entendre des bruits de conversation qui se rapprochent, j’ai l’impression qu’on me bouscule, et je me retrouve à l’intérieur. Ce sont trois hommes, vêtus de costumes sombres. 

  • Quel étage, Mademoiselle ?  fait l’un sans me regarder.
  • … 
  • Pardon, je n’ai pas entendu ?  répète-t-il.
  • Vingt… 

Puis, ils reprennent leurs discussions. Je ne vois pas leurs visages.

  • Ding ! 

 

Je voudrais appeler à l’aide, mais déjà, je sens que ma voix ne me répond plus. Le dos plaqué au miroir que je regardais tout à l’heure, je suis tétanisée. Tout à coup, deux mains sortent de la paroi derrière moi et enserrent ma gorge. L’étreinte se fait de plus en plus forte, je suffoque, j’essaie de les arracher de mon cou mais je n’y arrive pas. C’est l’homme que j’ai vu qui veut me tuer. Pour demander du secours, il n’y a qu’une solution, agripper l’épaule de l’un de mes voisins qui me tournent le dos. J’y parviens non sans mal. Mes yeux doivent être exorbités, ma bouche grande ouverte, beuglant en silence. Mon voisin de cabine penche sa tête vers moi, il a des lèvres blanches, des yeux noirs et je vois soudain son chapeau et sa peau foncée.

 

Les deux autres sont identiques à lui. Je vais donc mourir assassinée dans cet ascenseur. Et le gardien qui m’a parlé de sécurité. Mes bras battent l’air pour rien. Je me sens glisser tout doucement contre la paroi, je me retrouve accroupie, puis assise et enfin, c’est fini, je suis allongée. Les trois hommes sont penchés sur moi. Du miroir sortent à nouveau les deux mains qui m’attirent à elle. Je commence à disparaître, engloutie par une bouche énorme.

 

Mais…

  • Ding ! 

 

Les mains m’ont lâchée, elles ont disparu.

  • Mademoiselle, Mademoiselle, vous vous sentez mal ? crie une voix féminine. Réveillez-vous ! Elle fait un malaise ! hurle-t-elle. Il faut appeler les secours, vite. Mince ! Qu’est-ce que je dois faire ? Mon Dieu. 

 

La secrétaire recule en vociférant. Elle a lâché ses dossiers qu’elle portait sous le bras. Il lui semble que personne ne l’a entendue, alors, elle ressort de l’ascenseur pour répéter sa phrase.

  • Ding ! 

Les portes de l’ascenseur se referment. Le cauchemar recommence.

 

La secrétaire panique et ré-appuie sur le bouton d’appel, mais sans succès. Quelqu’un, quelque part dans les étages a demandé l’ascenseur. Il redescend avec à son bord, Emeline entre vie et mort.

 

La secrétaire est toute nouvelle dans cette tour. Elle voit le boitier rouge, juste derrière elle. Il se reflète dans les portes de l’ascenseur. Vite, il faut déclencher l’alarme incendie se dit-elle, sans réfléchir. La sirène retentit dans tout l’immeuble. Tout le monde se regarde, ce n’est pas un exercice. L’affolement commence à se propager dans les bureaux. Certains tentent de garder leur calme, les autres sont déjà dans la cage d’escalier en train de descendre les marches quatre à quatre. 

 

Le gardien ouvre en grand les battants de toutes les portes menant à la sortie puis, il bloque l’ascenseur numéro un, au rez-de-chaussée. Il constate que le numéro deux est resté au deuxième étage. Il appuie sur le bouton d’appel et attend de longues minutes, bousculé par tout le personnel qui évacue rapidement les lieux. Le troisième et le quatrième ascenseurs arrivent.

 

Il entend une personne se plaindre de s’être fait mal à la cheville en ratant une marche, deux autres se disputent pour une histoire de cigarette et d’incendie, le ton monte. L’un reçoit une gifle, l’autre est rouge de colère. Le gardien voudrait intervenir pour les calmer, mais il a un sombre pressentiment, il préfère attendre l’ascenseur. 

 

  • Ding ! 

 

Les portes s’ouvrent, il est vide. Où est-elle ?

 

L’angoisse monte. Il bloque l’ascenseur numéro deux, au rez-de-chaussée et commence à chercher la jeune fille dans la foule qui se presse à l’extérieur. Il est presque sûr de ne pas l’avoir vue passer. 

 

Quand elle a pris l’ascenseur toute seule, comme poussée par une force mystérieuse, il a cru qu’elle avait vaincu sa peur, mais quand il l’a entendue hurler, il a compris que non. Il ne pouvait pas intervenir. Il s’est dit qu’elle serait dans quelques secondes arrivée à bon port et qu’elle redescendrait par l’escalier.

 

La secrétaire du vingtième étage l’attrape par le col de sa veste.

 

  • Il y avait une femme évanouie dans l’ascenseur, c’est pour ça que j’ai déclenché l’alarme, elle bavait, elle avait les yeux révulsés, je ne savais pas quoi faire. Quand les portes se sont refermées et qu’elle est repartie, je me suis dit qu’il lui fallait vite du secours sinon, elle pourrait…Oh, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Il faut dire à tout le monde de remonter, c’est ma faute. 
  • Du calme, restez tranquille, les gens sont sortis maintenant donc, je vais attendre qu’ils soient tous dehors pour les avertir qu’il s’agissait d’une erreur. 
  • Et la femme, où est-elle ? 
  • Je ne sais pas. 
  • Monsieur, Monsieur, appelle une femme, il faut intervenir, quelqu’un est tombé dans l’escalier et a entraîné dans sa chute au moins dix personnes, c’est la panique au deuxième étage. 

 

Le garde s’engouffre dans la cage d’escalier et malmène, pour se faire un passage, les employés qui descendent.

 

Il atteint le deuxième étage, non sans mal et constate le désastre. Comme un château de carte qui s’est écroulé, des personnes sont assises ou couchées sur les marches et se relèvent avec difficulté, pendant que d’autres les enjambent pour les aider. 

 

Tout à coup, son regard croise celui d’Emeline. Elle se tient sur le palier supérieur, le visage blafard, des cernes noires sous les yeux. Il esquisse un sourire, elle lui dit :

 

Voilà pourquoi, je ne prends jamais l’ascenseur. 

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

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Publié le 29 Octobre 2019

Le soleil devient timide et paresseux. Il joue à cache-cache dans un ciel laiteux. La lumière se retire, sans l’ombre d’un doute. Elle laissera quelques éclats sur sa route. Les vignes se parent, avec fierté, de rouge, de jaune et de mordoré. Le vert en pâlit d’envie. L’humidité s’est installée, s’est immiscée. Elle transperce et fait grelotter. Elle se répand sur les herbes devenues folles depuis la dernière cueillette d’aubergines toutes molles. Dans le champ voisin poussent carottes, courges et potimarrons. La couleur orange est de saison. Plus loin, les oliviers sont las de porter tant de poids, ils laissent tomber leurs olives. Il est temps d’aller les échanger contre quelques litres d’huile. 

Octobre agonise, novembre se gargarise.

L’automne est là, bien ancré. 

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Humeurs

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Publié le 16 Octobre 2019

"Celui dont l'âme est heureuse ne ressent pas le poids des ans." 
Platon

Je te souhaite d'être aujourd'hui, aussi légère que la bulle de savon, qui depuis la bouche d'un momillon, se forme, grossit et, chahutée par le vent, fait des tourbillons.

Et si ce soir tu dois éclater, éclate-toi...

Joyeux anniversaire !   

 

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Rédigé par KTI

Publié dans #Divers écrits

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Publié le 23 Septembre 2019

Humeur.

J'ai lu quelque part qu'écrire, c'est ranger le bordel qu'on a dans la tête. En ce qui me concerne, c'est vrai. Mais je n'ai pas envie d'appeler le capharnaüm qui envahit mes méninges "bordel", ce mot est moche. Et, je n'aime pas les extrêmes. C'est juste un peu le fourbi, bazar, bric à brac. En tout cas, j'espère que les pensées qui m'animent valent la peine d'être couchées sur la toile et lues au moins par quelques bordéliques/optimistes/enthousiastes. En général, elles véhiculent des idées positives, et ne font de mal à personne. Leur nombre ne fait pas leur richesse. C'est bien dommage, parce que ça joue au ping pong non stop dans mes cellules grises. En me concentrant un peu, je devrais pouvoir en attraper quelques unes de valables et les partager sur ce blog. A bientôt. Enfin.. pour ceux qui aiment le désordre, l'encombrement, l'entassement, etc.  

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Rédigé par KTI

Publié dans #Humeurs

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