Publié le 30 Septembre 2020

Plus de trois cents Clôtures (ans) après les aventures des Gardiens de l'Équilibre, Beck le borgne et son acolyte le gnome sont les héros de cette nouvelle intitulée : 

MÉLISSYA

Clôture 802 après la naissance du premier homme.

Ville de Klèque, Région de l’Alen.

 

« Beck ? Croyez-le ou pas, c’est un tombeur ! Elles veulent toutes le mettre dans leur couche. Je comprends pas qu’un borgne puisse séduire autant. Qu’est-ce qu’elles me reprochent, à moi ? »

Le Gnome

 

Mélissya a les yeux d’un noir opaque, comme la mélasse. En ce moment, ils sont penchés sur Beck le borgne et sont écarquillés par la peur. La jeune fille est si effrayée qu’elle n’arrive plus à produire le moindre son. Pourtant, quelques minutes auparavant encore, elle bavardait d’une voix légèrement aiguë ponctuée de petits cris de plaisir. Beck avait réussi à défaire son corsage et après des baisers dans le cou, il avait commencé à descendre le long de sa gorge pour laisser sa bouche errer sur la pointe d’un mamelon.

 

Mélissya sait que le borgne quitte régulièrement sa montagne, avec son comparse le gnome, pour venir vendre en ville la viande des animaux qu’ils chassent tous les deux. À chacune de leurs visites, ils passent un peu de bon temps à la taverne de Pit.  Sans relâche et au moyen d’innombrables messages laissés aux bons soins du tavernier, Mélissya a fait savoir à Beck qu’elle souhaiterait le rencontrer. Ce soir, quand il s’est engouffré dans sa chambre, la jeune fille n’a pas été surprise. Elle avait toujours pris soin d’indiquer qu’il existait un passage secret pour pénétrer à l’intérieur de sa gigantesque demeure. Toute à la joie de découvrir enfin les talents de séducteur du borgne, dont la renommée n’était plus à faire, elle n’a pas remarqué son étrange aspect. Elle n’a pas trouvé bizarre qu’il ait si peu de cheveux, un nez épaté et une lèvre inférieure plus charnue que la supérieure ; loin du portrait qu’on lui en avait fait. Beck est sans doute plus habitué à fréquenter les bouquetins, les lièvres et les loups que les dames et, de ce fait, il a perdu l’habitude de faire attention à sa mise. Le plus souvent, il se présente en ville avec ses vieilles hardes et sa transpiration de l’avant-avant-veille. Qu’importe ! Son charme est bien plus fort que son odeur ! Néanmoins, il lui a paru moins grand qu’elle l’imaginait.

Peu après qu’il ait commencé à embrasser la jeune fille, on a frappé d’un coup sec à la porte. Affolée, Mélissya a poussé son amant par la fenêtre, en espérant qu’il pourrait tenir debout sur la corniche qui entoure la façade. Mais la corniche est étroite… trop étroite.

À présent, il est accroché par le bout de ses doigts à la minuscule margelle. Mélissya finit par lâcher un soupir. Tant pis, elle doit aller ouvrir.

 

L’individu, en posture délicate, doit avouer qu’il aime toutes les femmes. Il n’est pas difficile quant à leur physique. Il est juste attentif à leurs regards. Il guette cette petite étincelle au fond de leurs prunelles qui l’avertit que la personne est prête à mille et une coquineries pour satisfaire sa sensualité. Il reconnaît que sans une petite dose de sorcellerie les dames ne lui accorderaient aucune attention. Sacrée, soit la poudre noire ! Elle lui permet de collectionner une multitude de conquêtes. À ce titre, Mélissya ne rentre pas dans les canons de beauté de la Clôture 802 de la ville de Klèque. Son nez est bien trop proéminent, ses bourrelets bien trop débordants, et ses dents bien trop espacées pour plaire à la plupart des hommes. La donzelle semble s’en ficher, elle obtient toujours ce qu’elle veut. Pour cela, elle a renouvelé ses avances auprès de Beck de manière incessante. Le gnome a lu toutes les missives qu’elle lui a adressé. Tout à l’heure, l’occasion s’est présentée : Beck et lui se trouvaient en ville. Ils ont quitté la taverne de Pit à la nuit tombée. Chacun s’est séparé, prétextant une dernière course à faire. Et voilà que l’un d’entre eux va mourir pour les yeux noirs de Mélissya.

Coucher avec elle représentait une double opportunité. La première est que la petite est prête à toutes les folies pour découvrir enfin les plaisirs des caresses. La seconde est qu’elle est la fille du Recteur de la ville : Gédélamus Carniveille. Quelle immense satisfaction de voler un peu d’amour à sa progéniture ! Une petite vengeance personnelle. Non pas que le Recteur mène la vie dure aux deux compagnons des montagnes, comme il le fait avec tous les habitants de Klèque ; mais les injustices sont devenues trop fréquentes. Depuis qu’il a pris le pouvoir, à la Clôture 795, le Recteur fait régner la terreur. Il promulgue des lois qui dépossèdent et avilissent les Kléquois. Certes, la région de l’Alen a toujours été marquée par la violence mais là, c’est trop ! Les sombres plans du Recteur doivent cesser. L’être en suspens au-dessus du vide se souvient que l’Alen était le berceau d’une ancienne civilisation qu’on appelait les « Pures Matières ». Pétris de haine et de soif de vengeance, les monstres qui en étaient issus ont dû laisser, à tout jamais dans la terre, l’empreinte de leurs gènes pervers.

Mais cela a peu d’importance, maintenant. Ses forces vont lâcher. Le bout des doigts de l’amant est tout blanc. Il sent sa dernière heure arriver. Mélissya est partie ouvrir la porte sur laquelle on tambourinait férocement. L’être suspendu songe qu’il n’est plus utile de faire semblant : il n’est plus nécessaire de garder une apparence trompeuse. Pour redevenir lui-même, il ferme les yeux, se concentre et dans un éclair de poudre noire, il reprend sa forme initiale. Il bougonne, parce qu’il s’est encore fourré dans une sale histoire et que ce sera peut-être la dernière. Il est accroché à vingt pieds de haut : de quoi s’écraser comme un fruit mûr en contrebas, sur le pavé de la cour de la forteresse, que Gédélamus appelle pompeusement un « château ».

 

De son côté, tapis dans l’ombre, Beck le borgne pense au gnome, ce petit être chauve, doté d’un menton en avant et d’une lèvre inférieure un peu trop épaisse qui lui prodigue en permanence conseils, mises en gardes et remontrances. « Comme s’il était un grand sage, alors qu’il n’y a pas plus menteur, voleur et escroc que lui ! ». Quand est-ce la dernière fois qu’il a pu compter sur lui ? Le gnome se défile très vite. Il n’est pas courageux et n’irait pas risquer sa vie pour sauver celle de son compagnon. Beck en est persuadé. À cet instant, il s’inquiète de savoir combien de fois ce fichu animal a usé de sorcellerie pour embobiner et trahir la confiance de jeunes femmes. Il va le lui faire payer cher. « Attends un peu que je te choppe ! » se dit-il.

 

Gédélamus a-t-il eu vent de quelque chose ? Il a envoyé Klirte pour vérifier ce que sa fille trafiquait dans son coin. L’homme au visage sombre et aux nombreuses cicatrices inspecte la chambre une dague à la main, sans penser, heureusement, à jeter un coup d’œil par l’ouverture sur la cour. Quand il quitte la pièce, il adresse un regard mauvais à la jeune fille. Elle n’est pas du tout impressionnée. Une fois l’importun parti et la porte refermée, Mélissya se précipite pour voir si son galant a tenu bon. Dire qu’il était sur le point de lui remonter les jupons sur la tête ! Si jamais il a finalement lâché prise, elle regrettera amèrement d’être passée à côté de l’extase tant attendue.

Quand elle se penche à la fenêtre, ses yeux noirs croisent le regard d’un petit bonhomme aux grandes oreilles, qui se tient exactement à la place de Beck. Elle grimace de surprise et de dégoût.

— Qui êtes-vous ? demande-t-elle, plus offusquée par la laideur du petit monstre que par sa présence incongrue.

— Mélissya ! Aidez-moi à remonter, je suis léger, vous pouvez le faire, vous avez de gros bras.

— Mais, quelle horreur ! s’exclame-t-elle. Où est le borgne ? Vous l’avez fait disparaître ? Vous êtes un mage ? Vous êtes son gnome ?

— Oui mais non ! Certes, j’utilise un peu la magie parfois, mais on ne peut pas dire que je sois un mage. Sortez-moi de là, s’il vous plait.

— Pas question ! Je vais appeler Klirte.

— Pas lui ! crie le gnome.

— Vous ne me laissez pas le choix, dit-elle en croisant les bras.

Puis elle songe que, si elle attend encore un peu, la créature finira par tomber et l’affaire sera réglée. Inutile d’appeler la soldatesque.

— Écoutez, douce Mélissya. Je vous aime depuis le jour où j’ai croisé votre regard. Je sais que vous me préférez le borgne et c’est pour cela que j’ai pris son apparence, mais je vous assure que je suis bien meilleur amant que lui. Si vous appelez Klirte, il devra expliquer à votre père que vous couchez avec « un nain », comme il me surnomme. Si je m’écrase par terre, c’est pareil. Cela va vous faire passer pour une mauvaise fille. Je vous en prie ! Réglons l’affaire simplement : remontez-moi !

Le condamné craint que ce soit là ses derniers mots, car il est épuisé.

Mélissya réfléchit à la demande du gnome. Après tout, ne vaut-il pas mieux que cette histoire soit étouffée dans l’œuf ? Elle se penche alors pour lui venir en aide.

Trop tard ! Le gnome a lâché prise. Ses muscles l’ont abandonné, ses phalanges ont craqué. Son corps se détache de la façade lugubre du château de Gédélamus. La chute dure peu de temps pour Mélissya ; une éternité pour le petit être. Il a fermé les yeux, et se dit que cette fois, il n’y aura pas de miracle.

Cependant, au lieu de s’écraser par terre comme prévu, il se sent rattrapé par deux bras puissants qui ploient un instant sous la force de la chute. Le gnome n’a pas le temps de voir qui l’a ainsi secouru qu’il est projeté en avant et se retrouve sur ses pieds. Quand il se retourne, il voit Beck le borgne, le vrai, les mains sur les hanches, qui darde sur lui un regard furieux.

— Je peux tout expliquer ! se justifie très vite le coupable.

— Je crois que ce n’est pas le moment, répond son sauveur les dents serrées.

 

Mélissya est demeurée un moment bouche bée en suivant la chute du gnome, puis elle a fini par sourire en voyant Beck le borgne sous la lueur d’une torchère. Elle s’efforce de lui faire signe de monter. Sa soirée n’est peut-être pas totalement gâchée. Beck remarque ses mouvements et décline son offre de façon courtoise. Après ça, il donne un coup de pied dans les fesses du gnome pour lui intimer l’ordre d’avancer. Tous deux partent en courant. Ils longent sans bruit les façades et rejoignent le passage secret qui traverse la muraille de la forteresse.

À peine l’ont-ils franchi que Beck attrape le gnome par l’encolure de sa cote.

— Alors, vas-y : j’écoute !

— D’accord… J’ai pris ton apparence pour bénéficier de ton aura. Désolé, mais c’est pas facile pour moi. Elles te veulent toutes, et moi je dois me contenter des restes.

— Ah, oui ! Et tu trouves normal de tromper tout le monde ?

— Ben oui ! je suis un gnome, pas un humain.

— Décidément, tu ne vaux pas mieux que...

— Qu’un homme ?

Les deux compagnons ne remarquent pas que, juste derrière eux, Klirte vient de s’extirper du passage secret. L’homme a la peau mate, est d’une taille inférieure à celle, exceptionnellement grande, du borgne, mais il est tout de même d’une bonne stature. Dans la main droite, il brandit un couteau, à la lame gigantesque, et, dans la main gauche, une hache. Il jette sur eux un regard menaçant et arbore un sourire froid de satisfaction.

Klirte est originaire d’un endroit qu’on nomme : « la région de l’Oubli ». Des terres austères que nul n’a envie d’explorer. Seuls les Charognards y règnent en maîtres et personne ne souhaite se frotter à leur cruauté. Klirte a grandi dans ces lieux maudits. On raconte qu’il aurait été abandonné là-bas, tout bébé, par un bateau qui naviguait près des côtes. Malgré l’environnement hostile, Klirte a trouvé des parents de substitution chez les Charognards qui, étrangement, ne l’ont pas dévoré. Élevé par ces bêtes immondes, il a fini, à l’âge adulte, par quitter cette région et par retrouver les humains dans la ville de Klèque, de l’autre côté de la Grande Mer. Aussitôt débarqué, il a été recruté par le Recteur qui, en échange d’une forte somme, l’a choisi pour être son garde du corps.

Beck l’aperçoit enfin. Klirte s’arcboute déjà ; il est prêt à se jeter sur lui. Le gnome s’interpose :

— Sache, mon ami, que le borgne possède des pouvoirs impressionnants qui peuvent terrasser n’importe quel homme.

Pour seule réponse, le garde du corps ricane. Beck hausse un sourcil et écarte gentiment le gnome. Quand son assaillant s’élance, Beck s’avance à sa rencontre. D’un geste vif, il saisit les deux poignets de Klirte. Les deux hommes se retrouvent nez à nez. Klirte recule la tête pour prendre l’élan nécessaire afin de frapper Beck de son front. Mais, sans attendre, Beck vient lui faucher les jambes d’un coup de mollet ; l’autre perd l’équilibre. Un genou à terre, le garde se reprend et charge Beck, tête baissée, épaules en avant. Le borgne exécute une cabriole en avant sur le dos de Klirte. Il se retrouve à pieds joints et pivote sur lui-même en un éclair. Klirte jette sa hache avec rage ; Beck l’attrape au vol. Il sourit devant la stupéfaction de son agresseur et profite de cet instant d’étonnement pour fondre sur lui. Il lui décoche un uppercut d’une grande puissance. On entend les os de la mâchoire se briser. Le gnome sursaute. Il déteste le bruit du fracas des corps que Beck ne manque jamais de broyer tant sa force est colossale. Le borgne non plus n’aime pas en arriver à causer de tels drames. Son visage a d’ailleurs changé d’aspect. Quand il fait souffrir un être humain, l’expression de ses traits diffère. Ils se parent de grande tristesse, de regrets et de profonde douleur.

Klirte est à plat ventre par terre. Il gémit en rampant pour s’éloigner. Personne n’a vu qu’il s’est emparé d’un poignard dissimulé dans sa chausse, contre sa cheville. Beck lui tourne le dos et s’éloigne. Le gnome se croit obligé de justifier au blessé ce qui vient de se passer :

— Beck n’est pas si méchant. Il aurait préféré ne pas vous faire du mal, mais vous l’avez…

Il s’interrompt en voyant Klirte rouler vivement sur le dos. Haut dans le ciel nocturne, le croissant blanchâtre de la lune éclaire la lame recourbée que Klirte tient dans la main. Au moment où il la lance en direction du dos de Beck, le gnome ferme les yeux et dans un éclat de poudre noire, il reprend l’apparence du borgne. Il grandit d’un seul coup et fait obstacle à la pointe du couteau, qu’il reçoit dans l’épaule. Beck se retourne d’un bloc et saisit l’un de ses couteaux rangés dans sa ceinture en cuir de gouzon, croisée sur son torse. D’un geste précis, il l’envoie entre les deux yeux de Klirte. Le visage du garde prend une expression de surprise, puis de détresse et enfin de renoncement. L’homme s’effondre, vaincu. Beck se tient à côté du gnome qui a conservé sa fausse apparence et est en train d’ôter la lame de son épaule. Il ne semble pas souffrir outre mesure.

Un cri strident retentit. Mélissya vient d’apparaître à la sortie du passage secret.

— Beck ! s’exclame-t-elle.

Elle hésite, observe les deux hommes.

— Lequel est le bon ?

Ils ne répondent pas.

— Bon sang ! Si l’un des deux ne remonte pas tout de suite dans ma chambre, j’avertis la garde.

D’un mouvement bref, le gnome tourne son œil unique et suppliant vers son compagnon.

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Séries fantastiques

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Publié le 14 Septembre 2020

Rédigé par Cathy de Saint Côme

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Publié le 8 Juillet 2020

Rédigé par Cathy de Saint Côme

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Publié le 3 Juillet 2020

À l’ouest, tout est nouveau

 

Malgré le traité signé en 1707 par les rois d’Écosse et d’Angleterre, qui soumettait les écossais aux lois anglaises, bien des sujets des hautes terres n’acceptaient pas l’occupant anglais. Certains prirent les armes contre les autorités britanniques. Ils furent sévèrement punis et très souvent pendus. Ce  le destin tragique subi par Tiperi McGovern, en 1863. Il s’opposa, en effet, par la force, à un préleveur d’impôts en le blessant au visage avec de l’acide. Arrêté et emprisonné dans le sud de l’Angleterre, il fût pendu à la suite d’un procès à charge. Sa femme fût bannie du clan des McKinley et déportée sur l’Île de Mull, au nord de l’Écosse. Seul son fils, Kenneth, réussit à échapper aux soldats. 

Au printemps 1863, le jeune Kenneth venait d’avoir dix-huit ans. Il était roux, avec une peau blanche constellée de taches assorties à sa chevelure. Cela lui conférait un air juvénile, pourtant, c’était déjà un homme. Il devait épouser sa fiancée, Moïra McKinley, l’été suivant. Mais le destin du jeune Kenneth n’allait pas suivre cette route. Les agissements de son père venaient de tout changer. 

Après être resté caché quelques temps, il put, avec l’aide de complices, prendre contact avec un armateur, nommé José Garcia Ibanez. C’était un trafiquant d’esclaves, à la tête d’une flottille de deux goélettes qui naviguaient entre les côtes africaines et américaines. Kenneth embarqua à bord de la Madre de Dios, qui avait fait escale à Clyde et allait prendre la direction de l’Afrique. Le navire léger et à voiles auriques était placé sous le commandement du capitaine Scipion. Kenneth connut les premiers dangers de la navigation. Un bateau pirate les prit en chasse. Heureusement, la goélette, plus rapide, sema son poursuivant. Une tempête, au large des côtes espagnoles, mit à mal deux des trois mats. Ne voulant pas demander l’hospitalité aux espagnols, le capitaine fût contraint de naviguer au plus près des côtes, au risque de heurter des écueils. C’est avec deux jours de retard et une seule voile qu’enfin l’équipage put débarquer sur le sol africain. 

Kenneth était réticent à l’idée de travailler pour ce négrier, mais c’était la seule solution qui lui restait pour fuir le plus loin possible de son pays natal. On disait qu’aux États-Unis, on pouvait recommencer une nouvelle vie. Kenneth ne pensait qu’à cela. Il dût signer un contrat de cinq ans qui le liait à la compagnie. Il resta en Afrique pendant quelques jours, le temps des réparations mais aussi et surtout, afin de regrouper tous les hommes et femmes qu’on avait enlevés dans leur village pour les vendre comme esclaves de l’autre côté de l’océan. Sa première traversée intercontinentale, il la fit, finalement, sur une autre goélette, la Buena Aventura, avec à son bord, vingt hommes d’équipage et plus de deux cents esclaves. Là aussi la navigation ne  pas de tout repos. Au large des Açores, la goélette fût ballotée de nouveau par de fortes bourrasques. Plusieurs prisonniers moururent noyés dans les cales, et on jeta leurs corps à la mer. Le jeune Kenneth  écœuré par le comportement du capitaine et de ses hommes, qui avaient droit de vie et de mort sur « leur marchandise ». McGovern ne comptait pas honorer son contrat de cinq ans dans un tel univers. À la première occasion il s’enfuirait. 

Elle se présenta lors de l’arrivée à Norfolk, en Virginie. À la nuit tombée, Kenneth quitta le bateau discrètement. Il prit la direction de New York où il avait appris que résidait une communauté d’écossais. Il savait qu’Ibanez allait tout faire pour le retrouver et récupérer la prime offerte à chaque nouvel engagé. Aussi, il n’avait qu’un seul objectif, se fondre dans la masse, disparaître pour de bon. 

À bord de charriots brinquebalants, à dos de cheval et le plus souvent à pieds, Kenneth parcouru la distance de deux cents miles en dix jours. Épuisé mais sain et sauf, il entreprit de rencontrer ses compatriotes, émigrés aux États-Unis. Sur place, McGregor était le responsable du clan. Il voulut bien aider le jeune homme, même s’il n’était pas du même clan. Il restait un écossais et l’entraide entre compatriotes était sacrée.

McGrégor confia le jeune homme à un irlandais du nom de Paterson. Ce dernier habitait au sud de Manhattan, dans un quartier où vivait la communauté irlandaise. Il était propriétaire de bars, mais ses principaux revenus provenaient du racket auprès des commerçants du secteur. Ces derniers, contre quelques dollars, bénéficiaient d’une protection. Celui qui rechignait à payer voyait son échoppe partir en fumée. S’il s’entêtait, la mort était au bout du canon. Paterson accepta de prendre McGovern sous son aile. Il demanda à deux complices de lui enseigner les rudiments du métier. Quelques temps plus tard, Kenneth se retrouva à racketter les magasins de Coven Street. Ce travail n’était pas du goût du jeune homme, mais ça payait bien. 

New York grouillait d’immigrés de toutes nationalités qui s’arrangeaient comme ils pouvaient pour survivre. Le maire, ainsi qu’une grande partie de son conseil, était gangrené par la pègre locale. Certains quartiers étaient laissés à l’abandon. Les ordures ménagères n’étaient pas collectées. Une odeur pestilentielle flottait dans l’air. La police, au plus haut niveau, était achetée, les règlements de compte ne généraient aucune enquête. La prostitution faisait les beaux jours de la mafia italienne et c’est dans cette ville, sans lois, que Kenneth tâchait de s’en sortir. Lui qui avait fui les injustices de son pays, était dégoûté par ces pratiques mais il n’avait pas le choix. Dans cette jungle urbaine, la mort rôdait à chaque coin de rue. 

Un jour enfin, lassé de devoir soutirer de l’argent à de petits commerçants, Kenneth demanda à Paterson à changer de travail. L’irlandais l’enrôla comme garde du corps. Il avait besoin qu’à chacun de ses déplacements, une escouade de gorilles l’encadre. La principale activité du boss irlandais était d’organiser des réceptions avec le conseil municipal, où toute l’élite New yorkaise se pressait pour avoir ses faveurs. Une fois, en se rendant à une de ces festivités, l’escorte tomba dans un traquenard, organisé par la mafia italienne. Ce  l’unique occasion où Kenneth se servit de son Beretta. La fusillade eût lieu dans la 52ème rue. On compta 3 morts côté italien, 2 côtés irlandais. C’était un simple avertissement de la mafia qui voulait protéger son pré-carré. Kenneth s’en sorti indemne mais, encore une fois, cette situation ne lui convenait plus. Il n’avait pas l’intention de mettre sa vie en danger, tous les jours ainsi. Il devait s’échapper à nouveau. Un matin, Paterson le convoqua et lui demanda si quelqu’un le recherchait ; Kenneth dût avouer qu’il était en fuite et raconta son histoire. Ibanez, n’avait pas renoncé à le retrouver. Paterson expliqua au jeune homme qu’il avait reçu, la veille au soir, la visite de deux individus à la recherche d’un certain McGovern. Le patron des irlandais avait l’habitude de côtoyer toutes sortes de malfrats et la meilleure façon de les éconduire était le mensonge. Il avait déclaré ne pas connaître Kenneth. Toutefois, l’étau se refermait sur le jeune écossais. C’était le moment ou jamais de s’éloigner de New York. Avec l’argent gagné comme garde du corps, Kenneth songea à se rendre plus à l’ouest. 

À l’hiver 1864, le moyen de transport le plus rapide était le train. La première ligne de chemin de fer, inaugurée par la Transcontinental Rail Way, reliait New York à Chicago. Sans perdre une minute, McGovern prit son sac et ses maigres affaires, direction l’Illinois. Ce mode de transport était révolutionnaire : rapidité, sécurité et confort. L’avènement du train avait sonné la fin des diligences, du moins pour cette partie du pays. Chicago n’avait rien à envier à New York : même désordre, même faune. Malgré une pluie incessante, les trottoirs restaient sales. Les coups de feu ne semblaient gêner personne. Un service spécial était chargé de ramasser les cadavres pour les transporter au cimetière. Kenneth n’avait pas l’intention de séjourner dans ce cloaque. Pour poursuivre son périple, il dût emprunter une diligence qui, une fois par semaine, rejoignait la ville de Cody, dernier point de civilisation dans le Wyoming. Rien de comparable avec le train pour le confort, il fallait avoir les reins solides.

La piste, mal entretenue, faisait craquer l’attelage qui, à tout moment, pouvait se briser. Le cocher était escorté par un tireur, pour parer aux embuscades fréquentes, perpétrées par des bandes de pillards. Il s’agissait souvent de déserteurs de l’armée, qui fuyaient la guerre de sécession. En traversant une vallée encaissée, soudain, cinq cavaliers, sortis de nulle part, prirent en chasse la diligence qui dut forcer l’allure des chevaux. Plusieurs coups de feu furent échangés. Le tireur posté à côté du cocher était une fine gâchette. Il pointa sa Winchester sur les voleurs et deux coups suffirent pour abattre deux d’entre eux. Les trois autres, sans doute des débutants, renoncèrent et firent demi-tour. L’arrivée à Cody  un soulagement pour Kenneth. Mais l’aventure du jeune écossais ne pouvait pas s’arrêter là. Il sentait tout au fond de lui qu’un ailleurs l’appelait. Il avait tant parcouru de distance depuis son Écosse natale, il avait tant vu de misère, vécu dans la pauvreté et la violence qu’il ne comptait pas rester là, à attendre qu’un autre, encore, prenne son destin en main à sa place. 

 À la périphérie de la ville, un emplacement était réservé pour les migrants qui désiraient continuer vers l’ouest. McGovern se dit que là, il pourrait trouver un travail. Par chance, un stand, dressé aux abords du camp, indiquait qu’un certain Piort Wischnewski, conducteur de caravanes, recrutait. Conditions requises, monter à cheval et tirer si nécessaire. Kenneth se présenta et sans difficulté, il fût embauché. Il rit fort la première fois qu’il vit Piort. Le gaillard était un original, un folklorique. Il mesurait près de deux mètres, et n’était pas du tout vêtu comme un cow-boy. Il était habillé d’un costume traditionnel de son pays natal, la Pologne. Cela consistait en une chemise blanche, aux manches bouffantes, portée sous un long gilet sans manche noir qui couvrait un ample pantalon en coton. Mais peu importait l’habit, le personnage était sympathique et s’exprimait du mieux qu’il pouvait, en anglais, pour se faire comprendre de la majorité de son personnel. Le travail consistait à escorter un convoi de quarante charriots avec plusieurs familles. Piort serait le guide, il avait déjà fait maintes fois la navette entre Cody et la côte ouest, soit mille six cent soixante miles. L’escorte était composée de quatre hommes, chacun était responsable de dix chariots. Piort donna à tous une Winchester type Musket et un colt six coups modèle Navy. Les dix premiers chariots furent mis sous la responsabilité de Harry Cliford, les dix suivants sous celle de Paul Tyson, ensuite venait Hanz Wolf et pour finir, les dix derniers allaient être protégés par Kenneth McGovern. 

En observant les familles qu’il devait défendre contre toute attaque, Kenneth remarqua une jeune fille, Lisbeth Barton. Elle voyageait avec son père et son petit frère. Cette famille était d’origine anglaise. Pour Kenneth, l’Angleterre était loin et l’Écosse encore plus mais, Lisbeth lui rappelait sa fiancée, Moïra, demeurée là-bas. Comme une piqûre de rappel, il ne put s’empêcher de tomber amoureux, à nouveau. Cependant, la préoccupation du moment était que la traversée des terres sauvages se passe avec le moins de pertes humaines. 

Paul Barton vit tout de suite d’un mauvais œil cet écossais qui se permettait de lui donner des ordres. De surcroît, ce jeune prétentieux, armé jusqu’aux dents, tournait autour de sa fille. Lisbeth, de son côté, n’avait aucun ressentiment à l’encontre de l’écossais, au contraire, pour elle Kenneth avait fière allure en protecteur de la famille. Elle était heureuse d’entreprendre cette longue marche vers l’ouest en sa compagnie. 

Le lourd convoi se mit en piste en mars 1865. Pour traverser les rocheuses, la meilleure période était le mois de mai, la neige aurait fondu, les animaux foisonneraient, la nourriture serait abondante. Les premiers jours aucun incident ne  à signaler. La nature était intacte, préservée de presque toute trace humaine. Quelques bourgades, cependant, perdues dans cette immensité, essayaient de s’organiser pour rester vivables. L’environnement était difficile : pillages par des bandes d’indiens, rudesse du climat, il fallait avoir du courage et de la volonté pour résister à de tels dangers. La caravane, quant à elle, poursuivait son chemin bonant malant. Tantôt les chariots traversaient des vallées verdoyantes, des plaines arides ou bien des sommets où subsistaient des plaques de glace. Parmi les pionniers, la maladie se répandait très vite. Elle était due le plus souvent à de la nourriture avariée ou à de l’eau polluée. Il y eût quelques accidents, des naissances. Tous ces aléas ralentissaient la progression du convoi. Le soir, les chariots formaient un cercle.  À tour de drôle, les quatre adjoints de Piort montaient la garde. Kenneth était souvent volontaire. La nuit lui donnait l’occasion de s’approcher du chariot des Barton. Lisbeth en profitait pour sortir et se lover dans les bras de l’écossais sous la voûte étoilée. Ce petit manège n’échappa pas à son père qui exigea que Piort trouve une solution afin d’écarter McGovern de son champ de vision. Wischnewski remplaça Harry Cliford par l’écossais, le problème était résolu. Du moins en apparence. Kenneth continua à venir chercher son amoureuse toutes les nuits. À l’instar de son père, il n’allait tout de même pas laisser un anglais lui imposer sa loi.

À l’approche du territoire sioux, Piort s’aperçut que, depuis plusieurs jours, ils étaient suivis par un groupe d’indiens. Cela ne présageait rien de bon. À l’entrée d’une vallée, il stoppa sa troupe et fit ranger les chariots en cercle. Il ne fallut pas attendre longtemps pour voir surgir de toutes parts, des guerriers sioux avec, à leur tête, Nez Percé. Ils encerclèrent le camp retranché et déclenchèrent les hostilités. À cette époque, les indiens ne possédaient que des arcs et des lances, aucune arme à feu. Ils étaient obligés de s’approcher au plus près des chariots pour décocher leurs flèches. Ce contact facilitait la défense des colons et même s’ils n’étaient pas tous des as de la gâchette, rares étaient ceux qui rataient leur cible. Malgré leur vaillance et leur détermination, les sioux durent abandonner et se retirer. Des arcs contre des Winchester ! Les indiens emportèrent dans leur fuite leurs frères morts. Du côté des migrants, seule une femme avait reçu une flèche dans le ventre mais la blessure était sans gravité. 

La nuit suivante fût calme et sans visite nocturne pour Kenneth et Lisbeth. 

L’obstacle le plus difficile à franchir  le passage des montagnes Rocheuses. À plus de deux mille mètres, un orage vint interrompre la marche des chariots vers l’ouest. Trop lourdement chargés, certains s’embourbèrent dans des ornières. Piort obligea les occupants à laisser sur place des meubles, c’était la seule condition pour continuer leur périple. Enfin, la descente vers des plaines herbeuses se fit dans une joie non dissimulée. Les quarante chariots étaient présents, aucune perte n’était à signaler. 

À l’arrivée à Fort Preston Hole, garnison militaire, plusieurs colons décidèrent de s’installer à proximité du fort et de bénéficier de sa protection. La nouvelle eut l’effet d’une bombe pour Kenneth quand il apprit que la famille Barton faisait partie des candidats désireux de rester là. Lui devait continuer la route jusqu’à l’océan. L’écossais, par l’intermédiaire de Harry Cliford rencontra Lisbeth et lui fit la promesse qu’à son retour, il s’arrêterait à Fort Preston Hole pour demander sa main à Monsieur Barton. Ce qu’il ignorait, c’était que le père venait de dire à sa fille que lui, vivant, il n’accepterait plus jamais qu’elle revoit Kenneth.

Le jeune écossais s’engagea sur les trois cents miles à parcourir avec la trentaine de chariots restants en songeant que sa vie allait enfin prendre un sens. Il s’installerait près du fort et épouserait Lisbeth. Terminés les petits boulots sans lendemain, hors la loi et dangereux. Il aborda le cœur léger les grandes plaines qui faisaient place à d’immenses forêts où l’ours et le loup étaient, pour quelques temps encore, les maîtres des lieux. Bientôt l’océan apparut devant eux. La fin du voyage pour les pionniers.

 Kenneth reçut son gage et prit une nuit de repos. Le matin suivant, il se remit en selle, direction Fort Preston Hole, accompagné de Harry et Hans qui désiraient retourner à Cody. Kenneth, lui, n’avait qu’un objectif : fonder une famille. Ce serait sa terre promise à lui. Il était temps qu’il renonce à travailler pour les autres et s’achète un lopin de terre pour le cultiver et qui sait, peut-être élèverait-il du bétail. Son seul vrai problème était d’obtenir l’accord de Paul Barton. Si ce dernier lui refusait la main de sa fille, il l’enlèverait. C’est dans cet état d’esprit qu’il entreprit les trois cents miles jusqu’au fort. 

Couvert de sueur et de poussière, six jours plus tard, une surprise attendait McGovern. Devant le Fort Preston Hole, assis sur des bancs, des enfants écoutaient la leçon de la maîtresse. Ce n’était autre que Lisbeth. Elle enseignait à ces jeunes migrants les rudiments de l’anglais. Kenneth se rua sur elle pour la prendre dans ses bras. Il lui assura qu’il ferait tout pour convaincre son père de l’accepter pour gendre. Il lui parlait sans discontinuer et elle pleurait. Il finit par lui demander pourquoi elle était là au lieu d’être avec sa famille, dans sa ferme. L’explication se résumait en quatre mots : son père était mort. Parti à la chasse avec d’autres colons, Barton ignorait le comportement des troupeaux de bisons qui avaient opéré un brusque changement de direction et s’étaient retrouvés face à lui. Barton avait été piétiné par des centaines de bisons. Il avait été enterré sur les terres qu’il venait d’acquérir. 

Kenneth et Lisbeth s’unirent sans tarder, ils s’installèrent dans la ferme familiale. Kenneth devint un époux et un père pour le petit frère de sa femme. Loin de son Écosse natale, il put enfin souffler et commencer une autre vie. 

THE END

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Rédigé par William T.

Publié dans #Chroniques de William T.

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Publié le 1 Juillet 2020

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Fleurs et compagnie

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Publié le 21 Juin 2020

(...)
Le jeune Cox marche en regardant par-dessus son épaule. Il vient de laisser la forêt de Brizon derrière lui. Le soleil se lève à peine et la petite troupe reprend la route après avoir dormi dans un champ tout proche de la forêt. Même si rien d’inhabituel ne s’est produit derrière les arbres resserrés, Cox demeure inquiet. Il a cru entendre des cris de femmes, la veille au soir, et il a eu du mal à s’endormir. Le jeune homme est maigre et paraît dégingandé tant il a de longues jambes fines. Il a pour habitude de faire des grands pas, mais, là, il semble les retenir. 

Kerji le précède.

— Arrête de lambiner, Cox. Mon frère s’impatiente. 

Crasdon, en bon chef de file, est devant tout le monde. Il a ôté sa chemise en lin teintée de bleu et avance torse nu. Il s’est retourné puis a ralenti le pas pour jeter un coup d’œil à ses hommes. Orne vient à sa suite, son odeur le précède. Crasdon pince le nez quand il arrive à sa hauteur. 

— Plus haut, nous allons parvenir à une rivière et chacun de nous va y tremper quelques temps avant de reprendre notre marche. 

Dragean sourit en comprenant l’allusion, alors qu’Orne bougonne dans sa barbe. Jeanis et Roumis, toujours inséparables, progressent d’un pas lent.

— La chaleur, ça fatigue ! lance Crasdon, narquois. 

Roumis, le front en sueur, lui jette un regard par en-dessous.

— On n’aurait jamais dû emmener ce gamin, fait Jeanis en désignant Cox, en bas de la pente.

— Au moment où nous aurons du mal à gravir les montagnes parce que nous sommes plus lourds et plus vieux, nous verrons Cox et Kerji devant nous. Alors, tu ne parleras plus ainsi. 

Jeanis lève les yeux au ciel et hausse les épaules.

Crasdon sait que la partie la plus facile de leur périple vient de s’achever. À peine la forêt de Brizon dépassée, c’est l’inconnu qui les attend. Rares ont été les hommes à s’engager aussi loin. Kerji lui a dit ce que Télian raconte sur son ancêtre, Zillian, l’Aventurier. Le troisième Gardien était parti dans les montagnes de Silvera à la recherche de Kalia, à la Clôture trois cent cinquante et un. La croyant prisonnière, il pensait pouvoir la délivrer. En fait, comme toutes les compagnes de tous les Gardiens jusqu’à présent, elle avait tout bonnement disparu, corps et Substance. Zillian avait tout de même attendu que son fils soit en âge de le remplacer avant de se lancer dans cette quête. Il était revenu deux Clôtures plus tard à moitié fou. Il délirait en racontant des tas de choses incohérentes. Il aurait vu des êtres de très grande taille qui ne parlaient pas avec leur bouche, mais s’adressaient à lui directement dans ses pensées. Ils n’étaient pas faits de chair et de sang, ils n’étaient que de simples images. Ils pouvaient se transformer en fumée ou en quelque chose de terrifiant pour Zillian. Comme des monstres à plusieurs têtes ou qui crachaient du feu. Ils se faisaient appeler « Êtres ultimes ». Zillian avait dit avoir été attaqué par de grands oiseaux aux yeux verts. Il avait donné tout un tas de détails plus extraordinaires les uns que les autres. Il avait exhorté tous les villageois à se méfier des Êtres ultimes. Leurs pouvoirs étaient si étendus qu’ils pouvaient complètement changer l’esprit des hommes. Zillian avait ensuite erré longtemps dans les rues de son village en importunant les villageois avec ses histoires, les attrapant par le col et les obligeant à écouter toutes ses mises en garde. Dovian, son fils, dû prendre la relève de son père et devenir le quatrième Gardien de l’Équilibre. Personne ne faisait plus confiance à Zillian pour assurer ce rôle. Ce dernier avait fini par mourir de solitude et de chagrin. 

 

Crasdon pense que Zillian n’était pas fou, juste crédule et très perturbé par son aventure. Il se dit que s’il n’a pas réussi à découvrir qui sont vraiment ces Êtres ultimes, c’est parce que personne ne l’a soutenu dans cette quête. Crasdon lui, a le sentiment que si Dieu Créatif s’est emparé de ses rêves en lui demandant de rejoindre ces êtres supérieurs, c’est que, d’une part, cette rencontre est nécessaire et que d’autre part, Dieu Créatif va forcément l’aider dans cette aventure. Mais Crasdon a hérité du scepticisme de son père Gasde ; il s’interroge sur les véritables pouvoirs de Dieu Créatif. « Sera-t-il capable de manifester son aide concrètement pour nous protéger, mes hommes et moi des dangers des montagnes ? »

Puis Crasdon quitte ses pensées inquiètes. Il lève les yeux et aperçoit les pics enneigés. Il a bien fait d’emporter des peaux de gouzons pour résister au froid. La neige n’est tombée qu’une seule fois au village en quarante et une Clôtures et elle n’avait pas tenu très longtemps. 

— Crasdon, mon frère, pardonne la lenteur de Cox. Il a cru entendre un cri de femme dans la forêt de Brizon hier soir et depuis, il est inquiet, explique Kerji.

— On ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur de cette forêt et c’est bien mieux ainsi. Lulian a vraisemblablement fini par y pénétrer. J’espère que ce n’est pas lui qui a fait crier cette femme, dit Crasdon en riant. (...) 

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Les Gardiens de l'Équilibre

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Publié le 10 Juin 2020

Journal de William T., 24 juillet 2070, dernier jour de l'ancienne ère :

Ça a commencé, il y a vingt ans et trois jours, à 6h30, le 21 juillet 2050. La commune de Danang, dans le nord de la Chine s'est réveillée sous un déluge de pluie, provoqué par un orage d'une intensité jamais connue. Toute la région fut inondée par plus de deux mètres d'eau. La rivière Tsing Tsung sortit de son lit. On dénombrait déjà plus de 500 morts ou disparus. À Pékin, ce fait divers passa inaperçu. Les plus hautes autorités gouvernementales ne prêtèrent que peu d'attention à cet évènement, et pourtant, le plus terrible restait à venir.

Le même jour, à Bakou, village caché au fin fond de la forêt nigérienne, une maladie un peu oubliée par le corps médical refaisait son apparition : Ébola. Les premières victimes se comptèrent par milliers. Mais dans la capitale, on faisait confiance aux O.N.G. qui étaient censées être en capacité d'arrêter la propagation du virus. L'avenir démontrerait le contraire.

À 8000 kms de là, dans une localité, majoritairement occupée par des Inuits, une vague de froid s'abattait sur la région nord du Canada. La neige recouvrait, sous une épaisseur de plus de 3 mètres, toute la province. Ottawa trouva ce phénomène bizarre, à cette période de l'année, mais la météo dans ce siècle était tellement déroutante que le gouvernement négligea cet épisode neigeux.

En parallèle, le Japon dut faire face à un Tsunami, dont les vagues mesuraient plus de 15 mètres de haut. Le pays fut rayé de la carte, provoquant la mort ou la disparition de plus de 60 millions de personnes. Simultanément, toutes les îles du Pacifique furent noyées sous plus de 2 mètres d'eau. Certains habitants trouvèrent refuge en Australie, alors que le pays essuyait une vague de chaleur qui pouvait atteindre plus de 80°. Les forêts étaient en feu, les gens tombaient comme des mouches. Il n'existait aucune parade. Le soleil continuait d'inonder la grande île de ses rayons brûlants. L'Australie ne fut plus qu'un gigantesque brasier.

Plusieurs séismes de magnitude 7 secouèrent la France, faisant exploser des centrales nucléaires. Si bien que sur tout le territoire l'air fut irrespirable. Même au delà de ses frontières, les autres pays furent touchés par la radioactivité. L'Europe agonisait.

Le nord de l'Afrique fut confronté au manque d'eau potable. Des bandes armées massacrèrent des populations entières pour s'emparer de ce précieux liquide.

Aux États-Unis, la faille de San Andreas coupa en deux la Californie. Le feu ravagea 80% de l'état. Les pompiers abandonnèrent la lutte, faute de moyens. Le centre du pays fut balayé par plusieurs tornades, avec des vents à 300 kms/heure. Après leur passage, il ne restait rien. Plus aucune infrastructure ne fut utilisable, plus de routes. Les avions furent cloués au sol, les réseaux téléphoniques et l'internet inopérants. Les petites républiques qui composaient l'Amérique Centrale furent englouties par les deux océans qui s'étaient rejoints. Assomption, capitale du Paraguay dut faire face à un ouragan qui, à lui seul, détruisit 100% de la ville, faisant plus d'un million de morts.

Partout dans le monde, les volcans entrèrent en éruption semant la mort et la destruction. Même la grande Russie ne fut pas épargnée. Une vague de froid paralysa l'ensemble des communications. L'être humain n'était pas préparé à cette offensive glaciale. Le givre compta ses morts.

Le sud de l'Inde fut recouvert par l'océan Indien. Les habitants remontèrent vers le nord, mais il n'y avait plus de région sûre. Les montagnes de l'Himalaya étaient secouées par d'énormes forces telluriques, venant des profondeurs de la terre.

Il y eut, en 24 heures, plus de 2 milliards de morts et le phénomène se multiplia partout.

Le sud de la Chine semblait protégé quand soudain des vents violents, charriant des tonnes de sable venant du désert de Gobi, noyèrent des provinces entières sous plusieurs mètres de dunes. En Afrique , Ébola finit par anéantir l'ensemble de la population, seuls les animaux reprirent leur territoire.

En l'espace de quelques jours seulement, la race humaine fut décimée, presque en totalité. La nature reprenait son destin en main. Pour cela, elle infligeait la peine capitale à son parasite. L'air, le feu, l'eau et la terre, les quatre éléments s'étaient déchaînés pour balayer l'existence de cet être, un peu trop sûr de lui, qui par profit avait vidé les océans, avait pollué les rivières et l'air, avait massacré les animaux, avait détruit des forêts entières... Cet être qui s'était reproduit sans contrôle et était en surpopulation. 

Mais dans sa grande mansuétude la nature laissa une deuxième chance à une poignée de réfugiés sur une île. L'Île d'Esperanza, au milieu de l'océan Indien. Un oiseau dessina sur le sable avec ses serres le chiffre 20. Comme les 20 années auxquelles ces quelques privilégiés furent condamnées en résidence surveillée. Ils n'avaient pas le droit de quitter l'endroit jusqu'à l'échéance de leur peine.

Je fais partie de ces survivants, j'ai 82 ans. Aujourd'hui, est le dernier jour de notre punition, demain sera le premier d'un autre monde. Aura-t-on la force et le courage d'éviter de commettre, à nouveau, les erreurs de nos aînés ? Et si non, méritons-nous une troisième chance ?

Année 0, naissance d'un nouveau monde.

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Rédigé par William T.

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Publié le 10 Juin 2020

Comment est née l'idée du roman : Les Gardiens de l'Équilibre ? 

Au cours de l'année 2017, une maison d'édition nommée Les Deux Crânes — qui vient juste d'être créée — lance un concours de nouvelles pour marquer le début de son aventure. Je décide d'y participer. Le thème : "Les deux crânes", bien sûr.

Je rédige donc une petite histoire dans le genre fantasy, de 8000 signes maximum (espaces comprises), selon les consignes. C'est la première fois que je me frotte à cet univers qui m'inspire très fortement. Pourquoi ne l'ai-je pas fait avant ? Mystère. Bref, cette nouvelle s'intitulera : Les Deux Crânes de Brizon. C'est le récit d'une quête. En effet, le jeune Lulian, septième Gardien de l'Équilibre, a décidé de partir à la recherche de son ami Pécanis, disparu il y a huit Clôtures, dans la forêt de Brizon. Ces bois renferment sorcellerie et maléfices. Pour éviter que le mal n'en sorte, les arbres ont été resserrés : ils sont comme agglutinés les uns aux autres. Ainsi, personne ne peut s'en échapper ni même y pénétrer, sauf un enfant comme Pécanis, à l'époque. Selon la légende, il y a pourtant un moyen d'ouvrir un passage assez grand entre les troncs d'arbres. Il s'agit de trouver deux crânes, ensevelis tout près, et de les tenir face à la forêt. Si Lulian a à cœur de rejoindre son ami dans les bois, il n'en reste pas moins motivé à revoir celle dont il est toujours amoureux : Célinda. Elle a fui avec Pécanis. Que sont devenus les deux enfants, âgés de vingt Clôtures à présent ?

Ma nouvelle s'adressait à un jeune public. Elle n'a pas intéressé le comité de lecture de la maison d'édition et n'a pas été retenue. Cela ne m'a pas découragée. J'ai vu plus grand en me disant que je pourrais écrire un roman qui aurait pour premier chapitre cette nouvelle. Mais de quel sujet allais-je traiter ? Les rites de passage de l'adolescence à l'âge adulte, dans un univers fantastique peuplé de monstres, de sorcières et de dragons ? Pourquoi pas ; c'était un bon début. Mais il fallait que l'histoire repose sur un thème plus profond, plus large que le simple fait de grandir.

L'actualité dans les journaux ou sur internet, quelle soit sociale ou politique, nationale ou étrangère ne montre pas toujours la face lumineuse de l'être humain. Souvent, elle regorge de faits divers qui nous inspirent des doutes quant à ce qui reste de bon, de généreux ou de charitable en nous. Je me suis demandé ce que pouvai(en)t en penser notre ou nos créateur(s). Est-ce que nous méritions encore d'être sauvés ? Ou bien, celui ou ceux qui ont présidé à notre naissance ont-ils abandonnés la partie ? Voilà comment m'est venue l'idée que l'être humain, dans mon univers fantastique, avait pu être créé par des êtres supérieurs pour ensuite être renié et abandonné par eux. 

Le plan du roman, Les Gardiens de l'Équilibre venait de voir le jour dans mon imagination : 

- Y-a-t-il quelqu'un au-dessus de nos têtes, qui, plein de bonne volonté, est là pour nous soutenir ? Qui est-ce ? Un être supérieur ? En quoi ? D'où vient-il ? Quels sont ses pouvoirs ? Ou bien, sommes-nous des laissés pour compte qui ne méritons plus son attention ? Si nous avons des failles, qu'est-ce qui n'a pas fonctionné dans notre conception ? Atteindrons-nous un jour un grand niveau de spiritualité ? Et est-ce vraiment le but recherché ? Ferons-nous enfin triompher le bien ou plongerons-nous peu à peu vers le chaos ? Qu'est-ce que le bien ? Sommes-nous seuls à avoir été créés ainsi ? Que pourrions-nous faire jaillir de cet amalgame : corps, âme et esprit, qui non seulement justifierait notre présence mais aussi nous ferait briller telles des étoiles ? Cela commencerait-il par le fait de trouver par soi-même un équilibre ?    

La quête de Lulian ne sera pas simple. Elle ne s'arrêtera pas quand il aura trouvé Pécanis, bien au contraire : c'est à partir de là qu'elle va commencer. Il ne sera pas seul à chercher des réponses. D'autres personnages vont entrer en jeu et chacun de son côté va prendre un chemin pour tenter de trouver sa vérité. J'ai voulu créer des personnages de tous âges, montrer qu'on peut chercher quelque chose tout au long de sa vie, parfois le trouver et parfois échouer. J'ai souhaité parler de nos défauts, de nos qualités et de ce qu'on pouvait en faire. 

Les Gardiens de l'Équilibre sont là pour veiller à ce que les êtres humains ne perdent pas de vue que basculer vers le côté sombre est très facile. Ils protègent, éduquent et cherchent à ce que la Lumière jaillisse dans l'esprit de chacun. Ils ont pour mission de favoriser, soutenir et comprendre l'évolution des hommes. Ils doivent leur montrer comment s'adapter à un monde qui change sans cesse, comment trouver un équilibre dans cette dualité qui les compose. Entre ce besoin impérieux de se mettre en sécurité, d'assurer sa survie, et en parallèle, cette capacité à s'autodétruire, à tout détruire.    

Gros challenge ! À travers cette folle aventure que sera cette trilogie, j'espère ouvrir un tout petit espace de réflexion sur le sujet qui précède. J'aimerais contribuer, modestement, à un effort de pensée positive dans la réalité fragile, remplie de peurs et de menaces, mais aussi pleine d'amour, qui nous entoure : le monde dans lequel nous vivons.      

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

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Publié le 9 Juin 2020

"Le monde est si vide si l’on n’y imagine que montagnes, fleuves et villes, mais d’y savoir quelqu’un avec qui l’on s’entend, avec qui l’on peut vivre en silence, c’est ce qui fait de ce globe un jardin habité."
Goethe

Grâce à toi mon chéri, je cueille tous les jours, depuis 30 ans, des fleurs merveilleuses dans le jardin de notre vie. 

 

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Rédigé par Cathy de Saint Côme

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Publié le 8 Juin 2020

Un Séjour Américain

 

À l’est : New York, dite la grosse pomme,

Lieu de rencontre de tous les hommes.

Pour me déplacer, j’ai emprunté un taxi jaune,

Qui m’a véhiculé parmi les oubliés de la zone.

À Liberty Island est érigée la Statue de la Liberté,

Symbole d’Amérique libre pour tous les immigrés.

Je me suis perdu dans le grand Manhattan,

Au coin de la rue, j’interrogeai John le Policeman.

La voie à suivre pour Grand Central Terminal ?

Il pointa son index vers la rue du Canal.

 

Je sautais dans un wagon, direction le sud,

Afin d’atteindre la Nouvelle Orléans, mon but.

La Louisiane, vendue jadis par les français,

Où se cachèrent les Cajuns, victimes des anglais.

Une atmosphère moite, baignait le Dixland,

Une troupe de musicos animait un Jazzband.

Je fus tout de suite happé par une foule bigarrée,

Et transporté dans le Vieux Carré français.

Un vieil homme me conta la difficulté de cette société,

Où le blanc, malgré toutes ces années, a autorité.

 

Pour rejoindre la grande métropole du nord,

L’avion représente le plus rapide des transports.

Dehors, un vent glacial me fouetta le visage,

Puis, un taxi me pris avec armes et bagages.

Chicago restera à jamais dans la mémoire du temps,

La ville du défi de Capone, Ness et de ses lieutenants.

Les sirènes de police, les néons psychédéliques,

Nous rappellent à tout instant, ce qu’est l’Amérique.

Et, la plus importante des villes de l’Illinois,

Continue de vivre, malgré la tempête et le froid.

 

C’est par la US66 que j’ai rejoint l’Ouest,

Mes pieds viennent de fouler le sol du Far West.

La cité des Anges, après les chercheurs d’or,

A été conquise par le cinéma de l’âge d’or.

La dernière frontière du pays, la Californie,

Là, devant moi, violente, bruyante, pleine de vie.

C’était normal : Hollywood me faisait son cinéma,

Je l’ai suivie dans sa folie, j’étais venu pour ça.

 

Les quatre pétales de la rose des vents cueillies,

Le rideau finit par tomber sur le rêve de ma vie.

                           William T.

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Rédigé par William T.

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