Le Gnome

Publié le 4 Juin 2020

Le Gnome

Clôture 803 après la naissance du premier homme

 

« Ah ! Le gnome. C’est un bon compagnon ! Bavard et piètre chasseur, mais il a du cœur. Il lui manque quelques pousses de haut. J’aurais moins de honte à lui rabattre son caquet, s’il était à mon niveau. Faut pas qu’il s’inquiète, je serai toujours là pour lui sauver le cuir des fesses. »

Beck le borgne    

 

Ce matin, quand le gnome se tenait debout, au-dessus de l’étang, et qu’il a mesuré son reflet dans l’eau verdâtre, il ne s’est pas trouvé si petit que ça. Il a même considéré qu’il était de taille correcte. À présent qu’il est enfermé dans une cage en bois, ridiculement étroite, posée à l’arrière d’une charrette, il est obligé de reconnaître que son évaluation était peut-être exagérée. Évidemment, comparé à son ami Beck le borgne, il est minuscule. Ce dernier est un rude gaillard de sept pieds de haut, dont la largeur d’épaules équivaut à toute la hauteur du gnome. Cette idée fait glousser le petit être. Glousser, c’est d’ailleurs tout ce qu’il peut se permettre pour afficher son contentement. Sa lèvre inférieure est proéminente et couvre sa lèvre supérieure. S’il osait sourire, cela ressemblerait plus à une vilaine grimace qu’à une joviale émotion. Pourtant, il a essayé maintes fois d’afficher sa plénitude en relevant les coins de sa bouche, comme le fait le borgne devant un bon lapin rôti. Le visage de Beck s’illumine, alors et devient beau. Pour le gnome, c’est différent : quand il sourit, on dirait qu’il souffre. C’est Beck qui le lui a dit.

 

Bref. L'Astre de feu va bientôt disparaître derrière les plus grands arbres de cette forêt et pas de trace du borgne. Le gnome colle son front contre les barreaux de sa prison. Il se demande où peut bien se cacher son compagnon d’aventures. Dans les buissons sur le bas-côté de la route, afin de surgir comme un Sassor, les babines retroussées ? Dans un arbre, prêt à tomber d’une branche, comme un Zélat avec ses mains énormes ? Derrière cette fichue charrette, courant pour la rattraper, rapide comme un Gigan pure race ? Le gnome s’impatiente. La petite cage brinquebale chaque fois qu’une roue croise un caillou. Il a mal partout. Il voudrait râler. Quand quelque chose ne va pas, il a l’habitude de se plaindre à voix haute et le borgne l’écoute sans broncher. Son compagnon de route n’est pas délicat ; c’est plutôt un combattant tenace qui parle peu mais il sait tendre une oreille bienveillante, quand le gnome raconte ses malheurs. Or, là, il n’a personne à qui se plaindre, d’autant que le conducteur de la charrette ne le comprendra pas puisqu’il ne parle pas la même langue. Le gnome le sait parce qu’il n’a pas réagi un peu plus tôt, quand il l’a insulté. 

La voiture fait une embardée après qu’une des roues a franchi une grosse pierre. Le gnome se cogne la tête. Il beugle :

— Aïe !

Le charretier se retourne et lui crache dessus. Le gnome s’essuie le visage. Il préfère reprendre le cours de ses pensées au lieu de se laisser envahir par la colère. Il sait bien gérer ses sentiments. C’est assez facile : il en a peu. Il était donc en train de se dire que le borgne était un compagnon très attentif. Quoique, en y réfléchissant bien, il se demande si Beck l’écoute ou s’il ne fait pas semblant. C’est un point crucial qu’il faudra qu’il éclaircisse quand il le reverra. 

— Puterelle ! Où es-tu le borgne ? lâche-t-il à la volée. Tu ne vas pas me laisser croupir dans cette misérable geôle !

Mais où donc son charretier l’emmène-t-il ? Le gnome voit son dos osciller au rythme de leur cheminement sur cet étroit sentier. Quand il pense qu’il s’est bêtement fait piéger par un Charhom ! 

Les Charhoms sont des bâtards d’humains. Leur existence est une infamie. Il y a longtemps, après l’attaque de plusieurs villages par des Charognards, des femmes ont donné naissance à cette sous-espèce. Les Charognards sont des créatures sans foi ni loi. Ils habitent de l’autre côté de la grande mer, à l’extrême ouest, dans la région de l’Oubli. Ce ne sont ni des aventuriers, ni des guerriers, et encore moins des conquérants. Ils se contentent de vivre sur un tas de déchets, en mangeant les restes qu’abandonnent les autres habitants de la région de l’Oubli. Ils se déplacent à quatre pattes et leurs faces sont hideuses. On les disait dociles et dépendants, mais un jour, pour on ne sait quelle raison, une bande d’entre eux est parvenue à franchir la grande mer et a envahi un village d’humains. Après l’avoir pillé, ils ont tué les hommes et abusé des femmes. Les légendes racontent que la magie a dû se mêler à l’affaire, parce qu’on n’avait jamais vu de Charognards aussi vindicatifs. Forts de leur réussite, ils ont recommencé à différents endroits, jusqu’à ce qu’on finisse par les anéantir, quelques Clôtures plus tard. Les femmes enceintes de leurs progénitures ont été bannies. Elles ont donné naissance aux Charhoms dans les forêts. 

Des humains, ces derniers ont hérité la stature et la morphologie : une tête, deux bras, deux jambes. Des Charognards, ils ont pris les yeux blancs, enfoncés dans des orbites cernées de noirs, le nez crochu et les lèvres charnues, toujours recouvertes de croûtes parce leurs grosses canines se plantent souvent dedans, causant des plaies. Le gnome se dit que la nature n’est pas si bien faite. Pourquoi donner des lèvres aussi épaisses à des bêtes qui ont des dents aussi pointues ? Forcément, quand ils mâchent, il se mordent. 

Il peste intérieurement. Se faire capturer par un Charhom, c’est plus honteux qu’autre chose ! Ces êtres-là sont craintifs, en temps normal. Rejetés par les humains comme par les Charognards, ils forment une communauté discrète qui vit dans la forêt. Ils se déplacent souvent et sont pacifiques. Quoique ! Certaines disparitions d’enfants humains pourraient leur être attribuées. Rien n’a été prouvé, mais chaque fois qu’on perd un gamin, on constate qu’un camp de Charhoms est installé pas loin. Coïncidence ? 

Quand, au lever du jour, l’un d’eux a sauté sur le gnome pour le faire prisonnier, Beck était parti chasser plus loin dans la forêt. Il n’a sûrement rien entendu. 

Le gnome se demande si le Charhom ne l’aurait pas pris pour un enfant…

  

Il en est là de ses réflexions quand il entend, derrière la charrette, un mugissement redoutable. Il se dit, qu’enfin, le borgne a daigné venir le sauver. Il se contorsionne dans son espace réduit pour voir ce qui se passe à l’arrière. Il soulève ses lourdes paupières et aperçoit une ombre qui se dessine sur le chemin. Au fur et à mesure que la charrette prend de la vitesse pour s’éloigner du danger, l’ombre grossit à vue d’œil. Non, le borgne n’est pas aussi grand ! Voilà autre chose ! 

Subitement, le Charhom décide de fuir, mais seul. Il tire fort sur les rênes de sa mule pour stopper sa voiture. Il saute à terre et détale en se frayant un passage dans les fourrés. Mince ! ça s’annonce mal !

Un monstre gigantesque vient de descendre du ciel. Le sol tremble quand il se pose sur la terre ferme. Le gnome demeure figé. Il sent un filet de bave qui s’échappe au coin de sa bouche ; il le retient en l’aspirant bruyamment. La bête s’assoit sur ses deux pattes arrière, sa lourde queue balaie la poussière. Le gnome se fait mal au cou pour deviner à quoi ressemble sa tête. Au passage, il remarque la taille des serres de ses pattes avant. La créature se penche vers lui. Elle possède un long museau, sa peau est recouverte d’écailles, ses narines expirent une fumée blanche. Ses yeux jaunes fixent le prisonnier. Le gnome voit des cornes orner son crâne. Il n’a jamais croisé de pareil animal. Il s’agit sûrement d’un dragon. Le gnome ne les connait que de nom, et cela suffit pour savoir qu’ils crachent du feu.

Le petit être réalise que sa vie ne tient qu’à un fil… ou deux. En effet, soit il va finir écrasé par l’une des grandes pattes griffues, soit il va mourir brûlé. Il contemple la gueule parée de dents immenses. Elles sont bien trop nombreuses pour appartenir à un herbivore, donc, le gnome en conclut qu’une troisième option s’offre à lui : il va se faire dévorer. 

En quelques minutes, sa vie défile sous ses yeux. Depuis sa naissance, il y a deux cents Clôtures, dans la forêt de Bra, jusqu’à sa rencontre avec Beck le borgne. À cette époque, le gnome errait seul dans les bois. Tout se passait bien pour lui, jusqu’au moment où, au détour d’un chemin, un Sassor lui était apparu. L’animal à quatre pattes, au corps affuté et aux yeux rouges le menaçait en grognant. La seule issue était de faire demi-tour et de s’enfuir à toutes jambes. Sautant par-dessus un bosquet, le gnome avait retrouvé son équilibre par miracle. Il était tombé aux pieds d’un géant, heureusement, ce dernier était affalé par terre, sur le ventre, le visage enfoui dans la boue d’une mare. Retenant son souffle, le petit être avait progressé à pas de loup dans l’espoir de poursuivre sa route sans se faire remarquer. Ce n’était pas par manque de courage que le gnome n’avait pas voulu vérifier si le géant était bien mort, oh non ! C’était parce qu’il avait pour habitude de ne pas se mêler des affaires des autres. Et puis… il y avait le Sassor qui se rapprochait. Soudain, un bougonnement s’était fait entendre. Le fuyard était resté pétrifié. Le géant bougeait. Le gnome avait supplié l'Astre de feu que le colosse se rendorme. Mais l'Astre de feu n’avait pas entendu sa supplique. Le géant avait fini par se retourner sur le dos et avait posé un œil bleu ciel sur lui. 

— Aid…-moi ! avait-il lancé dans un gargouillis de terre et d’eau.

Le gnome avait bien décodé le message, mais il avait songé qu’il serait plus opportun de froncer ses épais sourcils pour montrer son incompréhension et, ainsi, poursuivre sa route comme si de rien n’était. Cependant, une main de belle dimension avait agrippé son mollet. Enclin au dialogue, le gnome s’était exprimé poliment : 

— Y’a un Sassor qui arrive juste derrière moi. Pouvez-vous, s’il vous plaît me lâcher, que je puisse continuer à courir pour me sauver le cuir ? 

C’était à cet instant précis que l’animal avait bondit de derrière le bosquet. Le gnome avait, sans le vouloir, laissé échapper un cri de frayeur. Le géant, en un éclair, s’était emparé de son bâton couché en long dans la boue et l’avait redressé, de manière à le planter dans le poitrail offert de l’animal, qui allait lui atterrir dessus. Le gnome se souvient encore du couinement sinistre de la fin de vie du Sassor.  

Voilà comment Beck le borgne est entré dans sa vie. Après avoir abusé du jus de houblon et de l’eau ardente, trop jeune pour savoir doser, il était sorti de la taverne et s’était perdu dans la forêt. Il avait failli mourir noyé dans la marre mais, au bruit des pas du gnome, un sursaut de vie lui avait permis de reprendre des forces. L’un et l’autre ont toujours été d’accord sur le fait qu’ils s’étaient mutuellement sauvé la vie. Même si le gnome reconnaît que ce n’était pas son intention, à ce moment-là ; réflexion qu’il garde pour lui. Depuis ce temps-là, les deux compagnons ne se sont plus jamais séparés. 

Sauf aujourd’hui. Le gnome émet une prière à l’attention de l’Astre de feu. Il pense à ses pochons pleins de poudre explosive, dommage qu’il ait perdu sa pierre à feu, ce matin, de toute façon, il n’aura pas le temps d’allumer une mèche pour faire sauter le dragon. Le gnome sort un écu doré de la poche droite de sa tunique. Il l’embrasse et tend son bras à travers les grilles de sa cage pour l’envoyer en l’air. C’est une tradition de gnome. Au moment de leur mort, ils doivent enterrer leurs trésors, en attendant qu’un autre vienne le chercher. L’écu s’envole et atterrit dans l’herbe. Le gnome hausse les épaules. Il n’aura même pas réussi l’accomplissement d’un dernier rite. Il voudrait pleurer sur son sort mais les larmes ne viennent pas. Il se rappelle que les gnomes ne pleurent pas. A trop vivre avec le borgne, il s’est pris pour un humain comme les autres. 

 

Il sursaute soudain. Une griffe énorme vient de se planter dans le panneau de bois au-dessus de sa tête. Le gnome s’assoit, joint ses petites mains aux doigts boudinés et attend…

— Tu vas te dépêcher de sortir de là ! crie Beck au-dessus de lui, perché sur le cou du dragon. Je savais bien que ce tordu de Charhom te prendrait pour un gamin ! Grâce à toi, on va trouver leur camp et les enfants disparus !

— Tu… tu m’as laissé me faire capturer exprès ? s’insurge le petit être à travers le trou dans le toit de la cage

— Toujours là, pour te sauver le cuir, le gnome !

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Séries fantastiques

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Commenter cet article

sylvie drozd 07/07/2020 10:52

Bonjour mon amie, dés notre retour j'ai vite été sur ton site et lui le texte du gnome. Oh que j'aime ton univers. Il me tarde les vacances pour découvrir les autres histoires et me régaler de tes mots qui font naître tant d'images dans mes yeux. Merci pour tout et aussi les photos des fleurs où j'entendais le chant des cigales. Gros bisous; A bienôt. Sylvie

KTI 07/07/2020 15:38

Merci Sylvie, je vais t'envoyer sur ta boîte mail deux autres nouvelles du même univers qui participent à des concours et que je ne peux pas mettre en ligne pour le moment. Donc... garde les secrètes... Merci encore. A très bientôt, on ne reste pas plus de six mois sans se voir dorénavant. bisous