Rodolph (texte entier)

Publié le 10 Mai 2020

L’œil hagard, Rodolph déambule sous un soleil de plomb. Il vient de prendre conscience qu’il est vivant. Mais la chaleur écrase ses pensées. Une question en émerge : que fait-il là ? Autour de lui, c’est la rase campagne, terre craquelée et herbes folles. Le panneau indique Carraire de Fontvieille, commune de Saint Cyr sur Mer. Il réalise qu’il a soif en faisant claquer sa langue contre son palais. Soudain, il sent la brûlure du bitume sous ses pieds nus. Il sautille. Il ne s’était pas rendu compte qu’il n’avait pas de chaussures. Il baisse la tête et constate qu’il est en maillot de bain ??? Puis, les douleurs ne tardent pas à se faire sentir : le dos, le ventre, la mâchoire. Rodolph passe ses mains sur toutes les parties de son corps qui le font souffrir. En fait, il a mal partout. Tabassé. Il ne s’en souvient pas, mais il est sûr d’avoir été frappé. Un direct en pleine face, la raison de son nez cassé. Le goût du sang dans la bouche se révèle à lui. Tout devient insupportable, tout à coup. Le jeune homme tombe à genoux. Peut-être va-t-il mourir ici ? Une voiture arrive au loin…

Madame Berniest a pilé. Un monstre ! Elle rajuste ses lunettes. Avec sa cataracte... Pourtant, c’est bien un monstre, couvert de sang. Elle enclenche la marche arrière, mais elle ne sait pas conduire à l’envers et heurte, de plein fouet, l’enclos réservé aux containers à poubelles. Secouée par le choc, son cœur bat la chamade. Madame Berniest regarde à nouveau le monstre qui rampe sur le chemin goudronné, à présent. Vite, son téléphone portable ! Elle appuie sur la touche « Gérard ». Son mari ne répond pas. Sa fille… elle tombe sur sa messagerie. Il lui reste les secours. Après tout, personne ne va la prendre pour une folle, cette fois. Les gendarmes lui sourient gentiment quand elle vient porter plainte parce que des rôdeurs tournent autour de sa maison. Non pas qu’ils ne la prennent pas au sérieux. Ici au village, il arrive souvent que des malfrats repèrent les maisons avant de les cambrioler. Ce qui rend les gendarmes sceptiques et compatissants, voire condescendants, c’est qu’elle affirme avoir vu les rôdeurs descendre d’un engin volant non identifiable, qui se serait posé dans le champ, à côté de chez elle.

Rodolph, couché à plat ventre sur le sol brûlant, roule sur lui-même et finit péniblement par se relever. La voiture en face de lui n’a pas bougé. Il adresse un signe à l’ombre qui se cache derrière le volant. Rien ne se passe. Rodolph se met à marcher plus vite, sur le bas-côté, dans la terre. Quand il pose ses deux mains sur le capot bouillant, il aperçoit le visage figée d’une vieille dame. La bouche à demi ouverte, les yeux fermés. On dirait qu’elle est évanouie. Avec cette chaleur, pas étonnant, pense le jeune homme. Il ouvre la portière. La vieille dame demeure immobile. Rodolph lui touche l’épaule. Inerte. Il voit le téléphone dans sa main droite et se penche pour l’attraper. La femme se met à hurler dans son oreille. Rodolph fait un bond en arrière et tombe à la renverse. La vieille dame crie sans discontinuer. Le jeune homme tente de la calmer les mains en avant. Elle le regarde avec des yeux exorbités. Pourquoi lui fait-il aussi peur ? Il se penche pour voir son propre reflet dans le rétroviseur extérieur. Il crie à son tour. 

Madame Berniest a ôté sa ceinture de sécurité, elle descend de voiture avec difficulté. Le monstre se tient la tête entre les mains et se lamente. Elle en profite pour s’éloigner en claudiquant. La chaleur l’étouffe, elle a du mal à respirer. Il lui faut trouver du secours rapidement. La maison en bord de route semble vide. Parviendra-t-elle jusqu’au village ? Madame Berniest commence à douter de ses forces vitales. Elle se retourne, le monstre ne la suit pas. Elle reprend son souffle. Il est peut-être inoffensif, finalement. Pourtant, dans tous films qu’elle a vus ou tous les livres qu’elle a lus, les extra-terrestres apparaissent, le plus souvent, malveillants. À moins que ce dernier n’ait été rejeté par ses pairs et qu’il erre sur la terre sans savoir à quelle communauté il appartient. Madame Berniest finit par éprouver un peu de sympathie à l’encontre du monstre qui se trouve de nouveau à quatre pattes par terre. Il est en train de vomir du liquide verdâtre.

La petite fourgonnette s’arrête au niveau de Madame Berniest. 

— Gendarmerie Nationale, Madame, énonce l'officier. 

— Ah, ben vous tombez bien, vous !

Il enchaîne :

— C’est pas raisonnable de marcher sous ce soleil, vous devriez rentrer chez vous et boire. Est-ce que vous buvez régulièrement. La déshydratation…

— Mais vous allez vous taire ! Là-bas regardez, y’a un monstre !

Le gendarme aperçoit une silhouette qui se remet debout. Il fait signe à son collègue de redémarrer. Arrivé au niveau des containers à poubelle, il demande :

— Qu’est-ce que vous faites là, Monsieur…

Il ne termine pas sa phrase. L’inconnu vient de lever la tête vers lui.

Rodolph a repris tous ses esprits. La plage, les cocktails, la fille, l’amour, encore l’alcool puis, la pilule blanche, le mauvais délire… Au cours d'hallucinations aiguës, il a imaginé qu’on l’avait kidnappé. Il a vu des êtres étranges le mettre sur une table d’examen, lui poser des électrodes bizarres un peu partout, il criait et se débattait et a reçu des coups. Mais tout ça n’était qu’illusion, se convainc-t-il. Il a eu peur en se voyant dans le rétroviseur parce qu’il n’a plus visage humain. Sûrement qu’il a dû se cogner partout dans sa confusion mentale. Il va expliquer tout ça au gendarme qui est sorti de son véhicule pour s'approcher de lui. L’officier semble pétrifié de peur. Il agrippe son arme en tremblant et la pointe sur lui. "Bon sang ! Il s’agit juste de la gueule d’un mec qui a fait un bad trip !" songe Rodolph agacé. 

— Qu’est-ce… qu’est-ce que vous êtes ? bégaie le gendarme.

— Ben quoi ? Un homme, répond Rodolph.

— Non, votre tête ressemble à une tête de… mante religieuse.

 

Très haut dans le ciel, dans un drôle d'appareil volant, deux êtres observent l’événement avec attention. L’un dit à l’autre :

— Ils ne sont pas encore prêts.

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Séries fantastiques

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article