Une petite histoire de fantômes

Publié le 18 Novembre 2019

LA CLOCHE

 

Un grand beau soleil m’aveugle. Je traverse la rue, et l’espace d’un instant, la voiture rouge qui fonce sur moi manque de me renverser. Je l’ai évitée de justesse. C’est marrant, je n’aurais jamais cru trouver un engin pareil dans ce coin perdu de la France. C’est une Mustang écarlate, avec deux bandes bleues étoilées de blanc, croisées sur le toit. Ça me rappelle ce vieux feuilleton américain dont le titre était…voyons, je n’arrive pas à m’en souvenir. Ah, si : Shérif, fais-moi peur ! 

Et puis, je vois cet homme, assis par terre. Il est affublé d’un manteau en gabardine grise tout déchiré et d’un pantalon de vieux militaire en lambeau. Il a la barbe blanche et longue, et son œil est avisé. Un clochard sur un chemin de campagne. Ah, c’est vrai que ce terme ne convient pas ! On dit SDF maintenant. Ça me rapproche de lui ce changement de terme. Parce que moi, je ne suis pas un clochard, mais, il est vrai que je n’ai pas de domicile fixe. 

 

– Bonjour, je suis à la recherche de la maison hantée du village.

– Ah ! fait-il en souriant.

– J’écris une thèse sur l’existence des fantômes. Vous me paraissez sceptique !

– Pas du tout, m’sieur, j’y crois, moi, aux fantômes et vous ?

– Eh, bien oui ! Après tant d’années de recherches, j’en suis convaincu, n’en ai-je pas l’air ?

– Non, je crois que vous doutez.

Il ricane et me montre le chemin du doigt. Alors, je le laisse à sa joie moqueuse, adossé à un mur en pierres et m’éloigne en secouant la tête. 

Je parcours la France à la recherche d’indices. Il faut que je complète ma thèse sur les manifestations paranormales et autres phénomènes extraordinaires qui sèment le trouble dans nos pensées. Bien sûr que je crois aux fantômes, c’est toute ma vie. On ne peut pas mourir sans laisser de trace. Le corps se dissout dans la terre. Par contre, l’âme, comme un prisonnier libéré après avoir purgé sa peine, s’échappe vers une autre dimension. Elle flotte quelques temps puis rejoint le Paradis. Tout le monde le sait ça. Certaines âmes qui restent bloquées entre ici et l’au delà, sont ces fantômes qu’on voit apparaître, parfois. Pourquoi restent-elles coincées parmi nous ? C’est pour le savoir que je me suis jeté dans l’analyse de ces manifestations. Et puis, sans diplôme et au chômage, je n’avais rien d’autre à faire. J’ai deux passions dans la vie, les ectoplasmes et l’Histoire américaine. Ce pays me fascine et j’ai toujours rêvé d’y aller. Mais pas d’argent pour ça. 

J’arrive enfin à l’endroit indiqué. Elle est là, majestueuse et décalée comme on peut l’être après plus de cent ans d’existence, et surtout en ce lieu insolite pour elle. J’écarquille les yeux. Moi qui voulais voyager ! Fière et délabrée, d’une pureté fanée, c’est une vieille masure dont le toit avancé est soutenu par quatre colonnes blanches. Elle est entourée de ronces et d’herbes folles. Y-a-t-il un champ de coton, juste derrière ? Des chants d’esclaves noirs s’immiscent dans mes pensées. Le portail grince, je pénètre dans le jardin en bataille. 

Sur le perron, l’émotion grandit en moi. Pauvre orphelin sans le sou, je réalise un de mes rêves : entrer dans la maison d’un planteur. J’ai voyagé dans l’espace et dans le temps. 

 Je pousse la porte d’entrée et me retrouve face à un escalier à la stature imposante. Son élégance a défié le temps. J’imagine Scarlett O’Hara tomber dans les bras de Rhett Butler dans le film : Autant en emporte le vent.

Je suis scotché comme un post-it, la bouche ouverte, les yeux pas assez mobiles pour embrasser tous les détails de ce décor de cinéma. Il y a des toiles d’araignées, accrochées à des appliques cuivrées, en forme de candélabre. Les tableaux de deux mètres par trois, représentent des ancêtres à la mine sérieuse. Un vieux tapis élimé, rouge sang, dévale les marches à ma rencontre. Les deux rampes sont en bois d’acajou, les meubles sont couverts de bâches blanches. 

J’ai juste envie de m’asseoir, et d’attendre qu’une gouvernante à la peau noire, coiffée d’un bonnet et sanglée dans un tablier blanc, descende m’annoncer que le propriétaire ne saurait tarder à me recevoir. Non, erreur, pas une gouvernante, plutôt la maitresse des lieux, une lady anglaise immigrée aux Etats-Unis, qui souffre de la rudesse de ce nouveau pays. Elle s’ennuie, soupire et parfois laisse échapper une larme qui tombe sur sa broderie. Ça y est, c’est officiel, je deviens fou à lier. 

En haut de l’escalier, il y a un premier pallier très large, qui distribue deux volées de marches de chaque côté pour accéder à l’étage. Je caresse le bois de la rampe, un sentiment de pouvoir m’envahit. Moi qui n’ai jamais rien eu à moi, qui ne possède que mon sac de voyage et ma thèse. La peinture qui trône, au-dessus de cette première volée de marches est, à n’en pas douter, le portrait du propriétaire. Il est austère, fier, vêtu comme un chef militaire lors de la guerre de Sécession. Un général. Sherman était nordiste, quel nom portait déjà son homologue sudiste ? 

Quelle prestance ! Quelle assurance ! Tout ce que je ne possède pas. Je me retourne. Son épouse, je le suppose, le surveille depuis le mur d’en face. Que dire de cette femme ? Sauf que…elle est l’image même que je m’en faisais tout à l’heure. C’est une lady qui s’ennuie mais porte son rôle avec force et conviction, chapeau bas, Madame ! 

Un vaste balcon distribue des grandes portes que je me sens tout excité à l’idée d’ouvrir. C’est là que j’entends le tintement d’une cloche. Tout d’abord, très lointain puis qui devient de plus en plus clair. Enfin, la joie m’envahit, je vais voir des fantômes. Où se trouve la cloche ? Dans les cuisines bien sûr, juste ici, au rez-de-chaussée. Il semblerait que ce soit un tintement d’impatience. Madame voudrait son déjeuner, que fait la cuisinière !

Là, les doubles portes, j’entre, c’est bien ça, les cuisines. Une batterie de vaisselle camouflée par des tonnes de poussière, une cuisine équipée d’époque. J’imagine les soubrettes courant à droite, à gauche avec des plateaux chargés. Le tintement s’est arrêté. Madame est servie. Je pousse la porte battante qui donne sur la grande salle à manger. Personne à table. Plus loin, le salon, la cheminée, la bibliothèque. Il y a une odeur, la saleté ? Le vieux bois ? Non, de la fumée. Je sens une fumée de cigare. Elle devient de plus en plus forte. Devant la cheminée, il y a un fauteuil en velours vert, tourné de dos à moi. J’ai la gorge serrée comme à chaque fois avant une apparition, pourvu que ce soit le Général. Je m’approche, il n’y a personne. Zut ! Un grand fracas me fait sursauter, je passe l’autre porte et arrive sur un boudoir, celui de Madame la Générale. Il s’agit d’une pile de livres qui est tombée par terre en emportant dans sa chute une lampe à pétrole dont le verre s’est éparpillé sur le sol. Comment des richesses de ce type n’ont-elles pas encore été pillées par une bande de voleurs sans scrupules ? Même moi, je pourrais…parce que ce n’est pas avec mon RSA que je parviens à bien manger tous les jours. Mais je ne suis pas un pilleur. 

De l’autre côté du grand hall, se trouve la salle de réception parquetée. J’imagine la danseuse qui se tort la cheville, juste devant moi et s’excuse auprès de son partenaire. Elle porte une large robe empesée de dentelles, de broderies et de broches. Son décolleté est carré, elle est splendide. Je l’ai admirée en rêve. 

La voiture rouge de toute à l’heure, ça me revient, les héros du feuilleton l’appelait « Général Lee ». C’est lui, en haut de l’escalier, le Général sudiste, j’en suis sûr. Qu’est-ce que Lee foutrait ici ? Je repasse par le hall pour le voir. Le poids de sa charge le rend beau. Ce n’est pas comme moi qui n’ai aucun devoir. Puis, je retourne vers la cuisine, au hasard.

Tiens ! Tiens ! Tiens ! Des miettes de pain par terre qui ne datent pas de la Sécession. Je suis la piste jusqu’à une pièce adjacente à la cuisine, le garde-manger. L’homme ne bouge pas, ne sursaute même pas quand j’ouvre la porte, il mâchonne quelque chose et me regarde avec cet œil avisé que j’avais remarqué toute à l’heure. 

– Qu’est-ce que vous fichez-là ? lui dis-je. Outré qu’il puisse squatter cette maison.

Il ne répond pas et se lève de sa chaise en paille. Il passe devant moi, son pain à la main et traverse la cuisine. Il marche en m’ignorant jusque vers le hall, je lui emboîte le pas. Il traverse la pièce, arrive près de la porte d’entrée, l’ouvre et me cède le passage. 

 – Ya pas de fantôme ici ! Maintenant foutez le camp ! fait-il, subitement pressé de me voir partir.

– Hors de question ! Cette phrase est sortie toute seule, je l’ai dite sans réfléchir. Après tout, j’ai peut-être affaire au propriétaire. De quel droit, je m’immisce chez lui. Est-ce moi le squatteur ?

– Partez ! répète-il d’un ton las.

– Pourquoi ? 

– Parce que nous n’avons pas besoin d’un chasseur de fantômes. Vous n’avez rien à faire ici. 

Je demeure immobile en essayant d’ignorer la forte luminosité qui entre par la porte et qui me fait plisser les yeux.

– Nous savons tous les deux que cette maison est remplie de fantômes. Pourquoi ne veulent-ils pas me rencontrer ? insistai-je.

– Que vous êtes donc idiot et obstiné ! 

– Idiot ! Idiot, vous-même. Cette maison ne vous appartient pas plus qu’à moi. Vous y dormez parce que vous n’avez pas d’autre endroit où aller.

Me voilà bien sûr de moi, tout à coup. 

– Tout comme vous, vous ne savez pas où aller. 

– Je cherche les fantômes ! 

– Foutez-leur la paix ! 

 – Pourquoi ? Vous n’en êtes pas uns. Alors en quoi ça vous regarde ? 

Il a lâché la poignée et repart vers le hall en secouant la tête. Je le rattrape.

– Que se passe-t-il exactement, ici ?

– Vous ne me croiriez pas ! 

– Alors là ! Je ris, tout à coup. Savez-vous que je sillonne la France depuis cinq ans pour être le témoin de phénomènes paranormaux. Des malades mentaux, j’en ai rencontré, autant que des disparus coriaces qui voulaient m’inquiéter par leurs ricanements ou leurs gloussements. Je suis prêt à tout entendre, à tout voir et à tout croire. Allez-y, épatez-moi !

Il s’arrête, pivote, les mains sur les hanches. Et là, je reçois un choc, une décharge électrique qui me secoue les membres. J’ai en face de moi le Général Lee. Mes yeux vont du tableau, au clodo. Ce n’est pas possible ! Mon cœur bat fort.

 – Qui êtes-vous ? parviens-je à articuler. 

– D’après vous ? 

– Vous n’êtes pas un fantôme, vous êtes bien réel, donc, je suppose que vous êtes son descendant. 

Il repart en direction de son garde manger et je le suis. Il me propose une vieille caisse pour m’asseoir et lui, reprend sa place sur sa chaise.

– C’était quoi cette clochette, tout à l’heure ? demandai-je.

– Ça venait de la cuisine. C’est une ruche avec toutes ses bonnes femmes qui parlent fort et s’agitent pour les préparatifs du bal. 

 – Quel bal ? 

– Le dernier, avant que… le Général ne parte prendre le commandement des forces armées de Virginie, le 23 avril 1861. Quatre années à peu près avant de signer la reddition des Confédérés. Enfin, vous connaissez l’Histoire !

– Oui, je suis passionné par tout ce qui touche à l’Histoire américaine. En entrant dans cette maison, j’ai eu l’impression d’avoir été téléporté au dix-neuvième siècle dans une maison de planteur. Je sens la présence du Général, des employés, des esclaves. Pourtant, nous sommes en France, en pleine campagne, au vingt et unième siècle. Je ne m’explique pas la présence de cette maison, ici. 

– Le Général est devenu propriétaire de la plantation d’Arlington en mille huit cent cinquante-sept. Cette propriété appartenait à sa belle-famille depuis plusieurs générations. La maison dans laquelle nous nous trouvons a été construite là-bas, en Virginie. À la fin de la guerre, la propriété a été saisie par les troupes nordistes et transformée en cimetière militaire. L’Histoire ne le raconte pas, mais le fils du Général, Georges Washington Custis Lee a fait démonter la demeure morceau par morceau, a fait déménager les meubles et tout charger sur un bateau, direction la France. La défaite était amère, il voulait que cette maison familiale ne revienne pas aux vainqueurs. Tous les objets sont d’époque. 

– Je n’ai jamais entendu parler de cela et il me semble que si c’était vrai, l’information aurait été diffusée à la télévision depuis très longtemps et cet endroit serait devenu le lieu le plus touristique du monde ! 

Il me regarde, la bouche pleine. Sa moustache s’agite au rythme de sa mastication. Je poursuis :

– J’ai compris, tout a été fait jusqu’à présent pour ne pas attirer l’attention, personne ne sait que cette maison appartenait au Général Lee parce que personne n’a pu y pénétrer. On la dit hantée pour ne pas que les gens s’approchent. Aucun voleur n’a-t-il donc essayé de forcer la porte ? 

Il continue de me fixer avec son petit sourire que je devine. Je reprends :

– D’accord, le peu de bandits qui ont tenté le coup, ont été fichus dehors avant d’être entrés. Ce sont les fantômes qui jouent les gardiens ? Et moi, pourquoi m’avoir permis de visiter ? 

Il commence à m’agacer par ses silences, quand aura-t-il fini de mâcher son pain ? Je continue :

  • Vous n’êtes pas un serial killer tout de même, qui a enterré des cadavres dans le jardin, depuis cent soixante ans ? 

Il rit à gorge déployée. Je vois rouge.

– C’est ça, je vous fais rire. Eh, bien le Sud a perdu, Lee est vaincu, l’esclavage est aboli. Les morts n’ont aucun pouvoir sur nous. Pourquoi m’avoir laissé entrer ? Pourquoi ne se montrent-ils pas ? 

Enfin, il me parle :

 – J’ai fait des pieds et des mains pour qu’ils se manifestent justement, pour vous expliquer. Ils n’ont rien voulu savoir, ils se planquent. Ils disent que vous devez passer à autre chose et les laisser en paix. 

Le descendant du Général se dresse enfin. Il s’époussette. Je commence à douter de ses dires et de son comportement. Il faudrait que je prenne du recul pour juger de tout ça. J’essaie une autre tactique.

– Et si tu n’étais qu’un menteur ? Et si tu avais inventé tout cela ? Cette maison est juste la reproduction d’une maison coloniale qu’un propriétaire bien français a été autorisé à bâtir, il y a une centaine d’années. Il n’y a aucun fantôme et le tableau, là-haut, n’a qu’une vague ressemblance avec toi. La clochette, la fumée du cigare, les livres qui sont tombés, c’était toi. Tu n’es qu’un pauvre SDF, une cloche et tu t’es inventé une famille, une lignée, une Histoire. 

– Comme toi, le chasseur de fantôme, orphelin. C’est fini. Part, maintenant !

Je suis déçu, désappointé, horripilé de m’être laissé berner. L’émotion étreint ma voix quand je réplique :

 – Mes parents sont morts jeunes, dans un accident de voiture et je crois qu’ils sont restés coincés ici, dans une autre dimension et je m’imagine toujours que je vais pouvoir leur parler un jour. C’est mon dernier souhait. 

 

Inutile d’insister. Je quitte la demeure en protégeant mes yeux de la lumière aveuglante qui règne dehors. Il m’adresse un signe de la main, comme un vieil ami qui dit au revoir à un autre. Je rejoins le grand portail, puis, je me retourne et il a disparu. Il ne se tient plus dans l’encadrement de la porte qui est fermée. Étrange, était-ce une apparition ?

Mes pas me ramènent au village, j’ai l’impression que la maison et tout ce qui l’entoure a disparu, au fur et à mesure que je marchais.  Ai-je rêvé ? J’arrive à proximité d’un bar PMU, j’y pénètre, m’installe au comptoir et commande un café. Le barman lit son journal étalé devant lui, il ne daigne même pas me dire bonjour. Il s’adresse à l’autre client.

 – T’as vu, Jo, je suis en train de lire l’article qui parle du village. Tu sais, l’accident qui a eu lieu, jeudi dernier. Ce con de Philippe, le fils du vieil Émile qui customise des voitures américaines. Il a renversé un gars qui est mort sur le coup. Ils disent, dans l’article, que c’était un chasseur de fantômes et qu’il était venu ici pour visiter la grange à la sortie du village, paraît-il qu’elle est hantée. 

 « Je crois que j’ai compris, je n’aurai jamais mon café, il est temps de partir. Je pivote sur mon tabouret et je le vois, de l’autre côté de la rue qui m’attend. Le Général Lee est venu me chercher, il y a un homme et une femme avec lui, serait-ce… ? »

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

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Eglantine-Lilas 20/11/2019 12:36

une page réalise tout un rêve...tout à fait d'accord :-) bienvenue dans la communauté " j'écris, tu écris...J'ai survolé le blog et vu de biens beaux articles que je reviendrai lire plus en détails..

KTI 20/11/2019 12:50

Merci beaucoup Eglantine-Lilas, je suis toute nouvelle sur les réseaux sociaux et sur ce blog que j'ai créé, il y a très peu de temps. Je souhaite et j'espère faire le job, c'est à dire réussir à donner de bonnes vibrations à tous mes lecteurs. Le reste, n'est que paillettes et poudre aux yeux. A bientôt.