Le Ticket de Loto

Publié le 14 Novembre 2019

LE TICKET DE LOTO

 

Les palpitations commencent dans la région du cœur, mais aussi dans les tempes. Les mains sont moites, les paupières clignent sans arrêt. La série de spots publicitaires s’achève enfin. Il reste une bande annonce pour le film du soir même et ça y est, l’image de la grosse boule qui tourne apparaît.

Le 6 dit la présentatrice, le 5, le 25, le 30, le 41 et le numéro complémentaire, le 10.

Arlette garde les yeux bien ouverts, fixes. Seuls les battements de son cœur lui rappellent qu’elle est en vie, parce qu’elle a cessé de respirer. Les chiffres résonnent dans sa tête, se mélangent. Tout devient confus. Elle sent qu’elle va étouffer, alors, elle reprend son souffle. 

 

La vieille dame joint ses deux mains sur les ailes de son nez dans une attitude de surprise mais aussi d’interrogation et de crainte. Que va-t-elle faire ? Comment agir ?

Bruno, son petit fils, va rentrer d’une minute à l’autre. Il aura bu de l’alcool et sentira mauvais. Il va venir s’asseoir à la table de la cuisine, et demander à sa grand-mère de le servir. Arlette va s’empresser de le satisfaire. La dernière fois qu’elle a voulu se rebeller, il a levé la main sur elle. Ce soir, il n’est pas question de lui montrer un quelconque changement d’attitude à son égard. Elle fera comme d’habitude. Il ne doit pas savoir pour le Loto sinon, il lui prendrait le ticket.

Arlette entend un pas lourd dans l’escalier. Elle se dresse précipitamment, se recoiffe, essuie les larmes sur ses joues. Cela ne durera pas, il va s’en aller. Il lui a promis qu’il ne resterait pas longtemps. Ça fait trois ans déjà qu’il a fait cette promesse, mais il ne trouve pas de travail, alors il reste. Il passe ses journées à boire et à faignanter. Arlette a peu d’espoir de le voir partir. Il lui mène la vie dure. Elle n’avait pas besoin de ça, à son âge, mais comment faire ? Elle ne peut pas le mettre dehors, elle a peur.

 

Il entre, l’œil vide, la lèvre inférieure pendante, sans rien dire. Il s’installe sur le fauteuil, face à la télévision.

  • Tu ne manges pas ce soir ? demande Arlette.
  • Non, j’ai pas faim, lui répond-t-il.
  • D’accord, je laisse tout de même ton repas au réfrigérateur, au cas où. 
  • Fais comme tu le sens, mémé. Tu regardais la télé, quand ch’uis arrivé ?
  • Oui, fait-elle au moment où ses viscères se crispent.
  • Quoi ? 

Arlette sent le coin de ses lèvres trembler.

  • La météo. 
  • Ah, y va faire beau, alors ? 
  • Oui. 
  • Et le Loto, mémé, tu l’as regardé ?
  • Oui. 
  • Et alors ? 
  • J’ai perdu. 
  • T’es sûre ? 
  • Oui 
  • Fais voir le ticket. 
  • Je l’ai déjà jeté. 
  • Quel conne ! Faut pas faire ça. Tu me le montres d’abord, la prochaine fois, d’accord ! 

Arlette frémit. Elle n’a jamais su mentir. Elle retourne dans sa cuisine et s’appuie à la table pour reprendre son souffle. Il serait capable de la tuer, elle en est persuadée. 

  • Mémé ! crie-t-il depuis le salon.
  • Oui.
  • Finalement, je viens, je vais manger.

Arlette se tient au dossier de la chaise sans bouger.

  • Eh, ben, tu me sers pas, ce soir ?
  • Si, si.

 

Elle s’active, met la table, sert son petit-fils, débarrasse quand il a fini, range tout et lui annonce qu’elle va se coucher. Une fois dans sa chambre, elle glisse sa main dans son soutien-gorge et touche le ticket gagnant du Loto. Demain, quand il dormira encore, elle ira au bar-tabac du coin pour demander combien elle a gagné. Elle se ravise. Le patron du troquet connaît trop bien son petit-fils, il ira tout lui répéter immédiatement. Arlette décide de se rendre plutôt dans un quartier que son petit-fils ne fréquente pas.

Elle va empocher l’argent, le gros lot, d’après tous les numéros qu’elle a vu sortir, et ensuite elle quittera cet appartement à tout jamais. 

Il tambourine à sa porte soudain. Arlette tressaille, elle remet le ticket dans sa cachette.

  • Qu’est-ce que tu veux ? 
  • Ouvre, je t’ai déjà dit de ne pas fermer ta chambre à clé, on sait jamais. J’ai besoin de liquide, où tu as mis ton porte monnaie ?

Arlette court le chercher, ouvre et le lui tend. Le jeune homme la regarde d’un air surpris.

  • D’habitude, tu rechignes à me filer du blé. 
  • Tu me tapes si je ne t’en donne pas, alors, je préfère obéir, dit-elle en baissant la tête
  • Oh, mémé, tu sais bien que je fais pas exprès ! Il me faut du fric de temps en temps, c’est difficile de s’en sortir quand on est au RSA. Si au moins tu gagnais au Loto !
  • Oui, oui, mais voilà, je ne gagne pas. 
  • Alors, tu vas arrêter de jouer, ça sert à rien, tu me donneras l’argent que tu dépenses à ça, à la place. 
  • D’accord. 
  • Tu es gentille ce soir, c’est bizarre. 
  • Non, je suis pareil qu’hier. Allez va te coucher, bonne nuit. 

 

Arlette referme la porte et ne dort pas de la nuit. Enfin, c’est ce qu’elle croit, elle s’est tout de même assoupie quelques heures, toute habillée. Au petit matin, elle quitte sa chambre discrètement, puis, l’appartement. Elle attend d’avoir refermé la porte d’entrée derrière elle et d’être seule dans le couloir pour glisser sa main à nouveau dans son soutien-gorge. Elle s’y reprend à deux fois, change de côté, rien…

La peur s’empare d’elle, violemment, lui serrant la gorge à l’étouffer. Elle ne veut pas penser au pire. Le ticket doit se trouver dans son lit. Il faut qu’elle retourne dans sa chambre, sans bruit, pendant que son petit-fils dort.

La salle à manger est silencieuse, pas de bruit dans la cuisine. Arlette marche à pas de loup.

Malgré l’angoisse qu’elle ressent et qui ralentit son déplacement, elle parvient jusqu’à sa chambre, entrouvre la porte et la referme. Arlette s’assoit sur son lit pour reprendre son souffle. Elle ne peut retenir ses larmes. Trop d’émotions pour son âge. Elle renifle, se mouche puis commence à retourner les draps qu’elle avait bien repliés sous le matelas. 

Au bout de dix minutes, elle doit se rendre à l’évidence, le ticket n’est plus en sa possession. Bruno n’a pas pu lui prendre, elle n’a pas dormi. Bon, admettons que Bruno lui ai volé le ticket, elle se dit qu’il doit être alors en train, en ce moment même, de le présenter au bureau de tabac. Elle voit tous ses espoirs s’effondrer d’un seul coup. 

La vieille dame se dirige vers la chambre de son petit-fils, elle écoute derrière la porte, pas un bruit. Elle tourne la poignée doucement. Il n’est pas dans son lit.

Elle n’a plus aucun doute, son petit-fils est en train de crier victoire au coin de la rue. 

Que va-t-il se passer ? 

Arlette imagine la suite des évènements. Bruno ne va pas rester dans cet appartement, s’il est millionnaire, il va enfin la laisser tranquille. Arlette se rassure, elle quitte son manteau, pose son sac à main et enlève ses chaussures. Elle range le tout. Son petit-fils et un alcoolique notoire qui fréquente un tas de gens pas très nets. Il est bête et méchant et va raconter à tout le monde qu’il est devenu millionnaire. Ils vont être des dizaines à ne pas le lâcher. Comme il n’a aucune jugeote, il va dépenser tout son argent en un rien de temps, ses « amis » vont l’y aider.

Et quand il n’aura plus rien, il va revenir la voir. Arlette tressaille, l’angoisse est revenue, elle s’installe dans sa gorge, à nouveau. C’est une histoire sans fin, sauf si, elle, Arlette, y met un terme une bonne fois pour toutes. 

La porte de la salle de bain claque subitement. Arlette fait un bon sur sa chaise et laisse tomber le verre d’eau qu’elle tenait dans sa main. 

 

  • Mémé, putain, qu’est-ce que tu fous toute habillée à sept heures du matin. Ça tombe bien que tu sois là, de toute manière, j’ai la courante, il me faut des médocs, qu’est-ce que je dois prendre ? 

 

Le cauchemar est revenu, enfin, il n’est jamais parti. Arlette se penche en avant pour ramasser les morceaux de verre, elle voit voleter quelque chose qui vient de son cou. 

Le ticket, plié en trois morceaux, gît sous ses yeux. Elle lève la tête pour vérifier que son petit-fils ne la voit pas. Il se tient debout un peu plus loin. Il lui reste une chance de s’en sortir. Arlette s’empare du ticket et le glisse dans sa poche.

 

  • Eh, mémé, qu’est-ce que tu fabriques ? T’es bizarre, encore, aujourd’hui. Fais voir ! ordonne-t-il.

 

Il s’approche. Le destin d’Arlette bascule encore une fois. C’est trop tard ! Et puis à quoi bon ? Arlette renonce à se battre, ça lui fait trop mal dans les tripes, elle a pris une autre décision, plus sage et définitive. 

 

  • Tiens, je crois que j’ai gagné, je voulais te faire la surprise, va voir combien tu vas empocher, vas-y vite, je te prépare un sachet de Bedelix. 

 

Il est parti en courant sans demander d’explications. Elle l’imagine dévalant les escaliers, courant sur le trottoir, traversant la rue, entrant dans le bureau de tabac. 

Arlette prépare le Bedelix puis prend aussi la boîte de somnifères, elle est pleine. Elle se verse un autre grand verre d’eau et le pose sur la table. Bruno va vite revenir boire son médicament et repartir chercher son argent. Arlette prendra tout son temps alors pour avaler les somnifères, un à un. Le temps s’écoule avec lenteur. Une lenteur douloureuse, pleine de remords, de tristes souvenirs et de désespoir.

On tape à la porte, Arlette se précipite pour ouvrir, elle est si impatiente d’en finir. Qu’il ingurgite son Bedelix et qu’il s’en aille !

 

  • Madame, bonjour, excusez-moi, je suis un peu brutal… 

 

Le patron du troquet du coin de la rue, en bras de chemise, se tient devant elle. Il reprend :

  • …je suis désolé, vous devriez vous asseoir ! Ça va vous faire un choc. J’ai fait le plus vite possible pour vous prévenir : c’est Bruno, il s’est fait faucher par une voiture en traversant, juste devant mon bar. Il a fait un vol plané et est retombé comme ça, plaf. J’ai appelé les pompiers, le SAMU. Pardon, de vous l’annoncer ainsi, il est mort sur le coup. 

Arlette lâche la poignée et s’affaisse. L’homme la retient par le bras et la fait asseoir.

  • Je suis venu pour vous prévenir et aussi pour vous remettre ceci. Comme j’ai été le premier sur les lieux, j’ai vu qu’il tenait dans sa main un ticket de Loto, je l’ai pris pour pas qu’on lui vole. Bon, de toute manière, c’était pas grave, pendant que les docteurs essayaient de la ranimer, je l’ai passé dans la machine, Bruno n’avait gagné que cinquante euros… 

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

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