L'ASCENSEUR

Publié le 14 Novembre 2019

L’ASCENSEUR

 

  • Sur votre droite, Mademoiselle, prenez l’ascenseur. L’étude de Maître Durand se trouve au vingtième étage. 

 

Vingtième étage, vingtième étage, je me répète, vingtième étage. Il fallait s’y attendre, on n’obtient rien, sans rien. Deux ans que je cherche du travail, comme clerc de notaire. Et chaque fois, je rate l’entretien. Les recruteurs doivent deviner les angoisses qui m’assaillent en permanence. Je ne peux contenir les tics sur mon visage. Mais aujourd’hui, j’ai une nouvelle chance, on me convoque. 

 

Vingtième étage. 

 

J’ai tourné à l’angle du comptoir d’accueil et me dirige sur la droite vers les ascenseurs. Comment faire ? Il y a bien l’escalier. L’idée m’a traversé l’esprit un instant. Puis, je me suis imaginée, arrivant en haut des marches après vingt étages, en sueur, les cheveux plaqués sur mon front, des auréoles sous les aisselles. C’est impensable de se présenter dans cet état à un entretien de recrutement. Il fait une chaleur écrasante dehors et je pense que la montée d’escaliers n’est pas climatisée. 

 

Me voilà en train de faire les cent pas devant les ascenseurs. C’est bien beau d’avoir des allocations chômage mais je ne compte pas en rester là. J’ai une bouche à nourrir ! D’accord, ce n’est que la mienne, mais tout de même… Bouche, bouche d’égout, bouche de métro, j’imagine le bec grand ouvert des oisillons qui attendent que leur mère leur fourre un ver de terre dedans. 

  • Ding ! 

Les portes du premier ascenseur s’ouvrent, une femme avec un enfant en sortent. 

  • Pardon ! me fait-elle.

C’est vrai que je me tiens si près de l’ouverture que je la gêne. Elle me jette un coup d’œil avant de quitter l’immeuble.

  • Ding ! 

Elle doit se demander ce que je fiche à attendre ainsi devant des portes qui se sont refermées. 

 

Je ne peux pas, je ne peux pas. Vingt étages, cela va prendre cinquante secondes ou plus, je les vois comme des heures.  

  • Tout va bien, Mademoiselle ?

Il est gentil le gardien avec son petit uniforme et son sourire bienveillant. J’ai fait oui de la tête, en fouillant dans mon sac, à la recherche de mon téléphone portable. 

 

Le gardien est reparti. L’ascenseur aussi. Il y en a quatre. 

 

Je prends mon téléphone et compose un numéro.

  • Allo, Brigitte, c’est moi. 
  • Oui, alors ? Comment ça s’est passé, c’est déjà fini ? 
  • Non, je n’y suis pas encore 
  • Pourquoi tu m’appelles ? 
  • Je suis au rez-de-chaussée. 
  • Et alors ? Ne me dis pas que… 
  • Si, l’étude est au vingtième étage. Te rends-tu compte ? 
  • Je le savais. 
  • Tu ne me l’as pas dit ! 
  • J’ai pensé qu’à la dernière minute, tu serais obligée de monter. Tu n’as plus le choix. Si je te l’avais dit avant, tu te serais défilée. Alors, écoute-moi, tu vas demander à l’hôtesse ou au garde, qui se trouve sûrement à côté de toi, de téléphoner à la secrétaire de l’étude pour qu’elle vienne te chercher. 
  • Non mais ça va pas ? 
  • Emeline, tu montes avec elle dans l’ascenseur et on en parle plus, ou bien, tu pars immédiatement. Parce qu’il faut bien que tu te rentres dans la tête que si tu es embauchée, tu seras tenue de prendre cet ascenseur tous les jours, deux fois par jour, jusqu’à ta retraite. Alors, c’est maintenant ou jamais. Tu le veux ce job, oui ou non ? 
  • A quel prix ? 
  • Je te le demande. Tu as l’occasion de te guérir, aujourd’hui. 
  • On ne guérit pas de ça ! 
  • C’est faux. Appuie sur le bouton, fais téléphoner à la secrétaire, fais comme tu veux mais bats-toi, je t’en prie. 

 

J’ai raccroché. Brigitte doit maintenant attendre, le téléphone dans la main, que je la rappelle en pleurant pour lui dire que je suis repartie et que je suis incapable de me surpasser. Ça la décevrait, je me dois de la rendre fière de moi, elle le mérite. C’est une vraie amie. 

 

J’appuie sur le bouton. Les secondes deviennent des micro secondes et hop !

  • Ding ! 

Les portes s’ouvrent. Il est là, béant, il m’attend, m’invite, s’impatiente, se referme. 

  • Ding !
  • Mademoiselle, je peux vous accompagner, si vous voulez ! 

J’ai pensé oui et ai fait non de la tête.

Deuxième tentative.

  • Ding ! 

Il s’ouvre, je me vois dans le miroir qui tapisse la paroi du fond, c’est à gerber. Et puis, l’image se transforme. Ce n’est pas moi dans le miroir, c’est un homme vêtu de noir, il porte une grande cape et un chapeau. Il lève la tête et je vois son visage aux traits déformés, ses yeux noirs, ses lèvres blanches, son teint foncé.

 

Et je crie, lorsqu’on chuchote à mon oreille. 

  • Ding ! 

Les portes de l’ascenseur se sont refermées. Le gardien est penché vers moi et me parle. En voyant sa peau noire et ses dents blanches, j’ai fait un bond en arrière. 

  • N’ayez pas peur, Mademoiselle ! Calmez-vous ! 

Il est si gentil.

  • Je suis désolée, je me fais un tas d’idées et j’arrive à y croire toute seule… pardon, je ne vous avais pas vu arriver… vraiment, excusez-moi ! 
  • C’est rien. Vous m’avez effrayé en criant ainsi. Avez-vous un problème avec l’ascenseur ? 

Comment lui dire pour l’homme que j’ai vu à l’intérieur ? Il va me prendre pour une folle. A présent, je ne peux pas monter toute seule, c’est inenvisageable.

  • Voulez-vous que je vous accompagne ? 

Ça ne me rassure pas du tout de savoir que nous serons deux. Et si l’homme s’en prenait au gardien ?

  • Non, ça va aller, il faut que je prenne sur moi, c’est tout. 
  • Vous savez, en étant gardien de la tour Méditerranée, j’ai l’habitude des gens qui ont la phobie des ascenseurs, j’en vois tous les jours. Vous ne craignez rien, croyez-moi. Ils sont révisés régulièrement, ils possèdent des systèmes de sécurité performants. Même si vous restiez bloquée entre deux étages, je suis là, vous n’auriez qu’à sonner. Courage ! Je ne sais pas pourquoi vous avez rendez-vous au vingtième, mais de toute manière quand on se rend chez le Notaire, c’est toujours important. Vous n’avez pas le choix. 

Je n’ai pas le choix. C’est ce qu’il en ressort. Je lui réponds :

  • Connaissez-vous la panique ? Ce moment où toute raison vous échappe, et où vous vous comportez comme un animal en fuite, en écrasant tout sur votre passage, parce que la terreur vous a envahi, qu’elle a pris possession de votre esprit et de votre corps ?  
  • Non, ça ne m’ait jamais arrivé. Je suppose que ça survient en cas de drame, comme un attentat, une explosion, des coups de feu, un incendie, un meurtrier qui vous poursuit, etc…Je suis quelqu’un de très calme et posé, je pense qu’avant de m’enfuir, je réfléchirais, enfin, je crois. Mais, ici, il n’y a rien de tout ça, cet ascenseur est vide et aucune alarme ne s’est déclenchée. 
  • Comment être sûre que ça se passe dans ma tête et pas dans la réalité ?

Il soupire, il ne sait pas quoi dire.

  • Je vous assure qu’il ne vous arrivera rien. 
  • Est-ce que vous pouvez me le garantir ? 
  • Non, bien sûr. 
  • Alors ? 
  • Alors, c’est vous qui voyez, je ne peux pas vous forcer. 

 

Quelqu’un est entré dans la tour. Le gardien s’excuse et me laisse seule devant mes portes fermées. Je prends une grande inspiration, regarde ma montre. Je suis censée me trouver dans cinq minutes en haut pour mon rendez-vous. Il n’est pas correct d’arriver en retard à un entretien d’embauche. J’appuie sur le bouton.

  • Ding ! 

Dans le miroir, je vois ma mine pâlotte et mes yeux agités.

 

Puis, je crois entendre des bruits de conversation qui se rapprochent, j’ai l’impression qu’on me bouscule, et je me retrouve à l’intérieur. Ce sont trois hommes, vêtus de costumes sombres. 

  • Quel étage, Mademoiselle ?  fait l’un sans me regarder.
  • … 
  • Pardon, je n’ai pas entendu ?  répète-t-il.
  • Vingt… 

Puis, ils reprennent leurs discussions. Je ne vois pas leurs visages.

  • Ding ! 

 

Je voudrais appeler à l’aide, mais déjà, je sens que ma voix ne me répond plus. Le dos plaqué au miroir que je regardais tout à l’heure, je suis tétanisée. Tout à coup, deux mains sortent de la paroi derrière moi et enserrent ma gorge. L’étreinte se fait de plus en plus forte, je suffoque, j’essaie de les arracher de mon cou mais je n’y arrive pas. C’est l’homme que j’ai vu qui veut me tuer. Pour demander du secours, il n’y a qu’une solution, agripper l’épaule de l’un de mes voisins qui me tournent le dos. J’y parviens non sans mal. Mes yeux doivent être exorbités, ma bouche grande ouverte, beuglant en silence. Mon voisin de cabine penche sa tête vers moi, il a des lèvres blanches, des yeux noirs et je vois soudain son chapeau et sa peau foncée.

 

Les deux autres sont identiques à lui. Je vais donc mourir assassinée dans cet ascenseur. Et le gardien qui m’a parlé de sécurité. Mes bras battent l’air pour rien. Je me sens glisser tout doucement contre la paroi, je me retrouve accroupie, puis assise et enfin, c’est fini, je suis allongée. Les trois hommes sont penchés sur moi. Du miroir sortent à nouveau les deux mains qui m’attirent à elle. Je commence à disparaître, engloutie par une bouche énorme.

 

Mais…

  • Ding ! 

 

Les mains m’ont lâchée, elles ont disparu.

  • Mademoiselle, Mademoiselle, vous vous sentez mal ? crie une voix féminine. Réveillez-vous ! Elle fait un malaise ! hurle-t-elle. Il faut appeler les secours, vite. Mince ! Qu’est-ce que je dois faire ? Mon Dieu. 

 

La secrétaire recule en vociférant. Elle a lâché ses dossiers qu’elle portait sous le bras. Il lui semble que personne ne l’a entendue, alors, elle ressort de l’ascenseur pour répéter sa phrase.

  • Ding ! 

Les portes de l’ascenseur se referment. Le cauchemar recommence.

 

La secrétaire panique et ré-appuie sur le bouton d’appel, mais sans succès. Quelqu’un, quelque part dans les étages a demandé l’ascenseur. Il redescend avec à son bord, Emeline entre vie et mort.

 

La secrétaire est toute nouvelle dans cette tour. Elle voit le boitier rouge, juste derrière elle. Il se reflète dans les portes de l’ascenseur. Vite, il faut déclencher l’alarme incendie se dit-elle, sans réfléchir. La sirène retentit dans tout l’immeuble. Tout le monde se regarde, ce n’est pas un exercice. L’affolement commence à se propager dans les bureaux. Certains tentent de garder leur calme, les autres sont déjà dans la cage d’escalier en train de descendre les marches quatre à quatre. 

 

Le gardien ouvre en grand les battants de toutes les portes menant à la sortie puis, il bloque l’ascenseur numéro un, au rez-de-chaussée. Il constate que le numéro deux est resté au deuxième étage. Il appuie sur le bouton d’appel et attend de longues minutes, bousculé par tout le personnel qui évacue rapidement les lieux. Le troisième et le quatrième ascenseurs arrivent.

 

Il entend une personne se plaindre de s’être fait mal à la cheville en ratant une marche, deux autres se disputent pour une histoire de cigarette et d’incendie, le ton monte. L’un reçoit une gifle, l’autre est rouge de colère. Le gardien voudrait intervenir pour les calmer, mais il a un sombre pressentiment, il préfère attendre l’ascenseur. 

 

  • Ding ! 

 

Les portes s’ouvrent, il est vide. Où est-elle ?

 

L’angoisse monte. Il bloque l’ascenseur numéro deux, au rez-de-chaussée et commence à chercher la jeune fille dans la foule qui se presse à l’extérieur. Il est presque sûr de ne pas l’avoir vue passer. 

 

Quand elle a pris l’ascenseur toute seule, comme poussée par une force mystérieuse, il a cru qu’elle avait vaincu sa peur, mais quand il l’a entendue hurler, il a compris que non. Il ne pouvait pas intervenir. Il s’est dit qu’elle serait dans quelques secondes arrivée à bon port et qu’elle redescendrait par l’escalier.

 

La secrétaire du vingtième étage l’attrape par le col de sa veste.

 

  • Il y avait une femme évanouie dans l’ascenseur, c’est pour ça que j’ai déclenché l’alarme, elle bavait, elle avait les yeux révulsés, je ne savais pas quoi faire. Quand les portes se sont refermées et qu’elle est repartie, je me suis dit qu’il lui fallait vite du secours sinon, elle pourrait…Oh, mon Dieu, qu’est-ce que j’ai fait ? Il faut dire à tout le monde de remonter, c’est ma faute. 
  • Du calme, restez tranquille, les gens sont sortis maintenant donc, je vais attendre qu’ils soient tous dehors pour les avertir qu’il s’agissait d’une erreur. 
  • Et la femme, où est-elle ? 
  • Je ne sais pas. 
  • Monsieur, Monsieur, appelle une femme, il faut intervenir, quelqu’un est tombé dans l’escalier et a entraîné dans sa chute au moins dix personnes, c’est la panique au deuxième étage. 

 

Le garde s’engouffre dans la cage d’escalier et malmène, pour se faire un passage, les employés qui descendent.

 

Il atteint le deuxième étage, non sans mal et constate le désastre. Comme un château de carte qui s’est écroulé, des personnes sont assises ou couchées sur les marches et se relèvent avec difficulté, pendant que d’autres les enjambent pour les aider. 

 

Tout à coup, son regard croise celui d’Emeline. Elle se tient sur le palier supérieur, le visage blafard, des cernes noires sous les yeux. Il esquisse un sourire, elle lui dit :

 

Voilà pourquoi, je ne prends jamais l’ascenseur. 

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

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