Frissons dans la nuit...

Publié le 21 Novembre 2019

RETOUR DE BAL

 

La nuit enveloppe la route de campagne. Les talons de Julie claquent sur le bitume. Quelle idée de mettre des escarpins !songe-t-elle. « Ça affine la silhouette » lui a dit Lilou. Tu parles ! Comme si des talons pouvaient gommer ses formes. Julie est focalisée sur le bruit de ses chaussures. Il faut dire qu’il n’y en a pas d’autre. Elle a dépassé le dernier lampadaire, en haut du chemin Jourdan Leca. Elle est arrivée au croisement avec le chemin de la Clare, et a continué tout droit sur celui du Péras. L’endroit est seulement éclairé par un premier quartier de lune qui joue à cache-cache avec les nuages. 

 

Normalement, les nuits sont claires en été. La jeune fille est allée au bal, sur la place Portalis. Lilou devait la raccompagner avec sa voiture sans permis, mais elle est partie plus tôt, suivie par un homme. Un inconnu, avec qui elle va finir la nuit. Lilou fait ce qu’elle veut. Ça a mis Julie en colère, mais comme d’habitude, elle n’a rien dit. Comme d’habitude, elle a souri et a déclaré qu’elle se débrouillerait seule pour rentrer. 

 

Elle lève les yeux. Putain, je sors juste le soir où le ciel est couvert, pas d’étoile, je vois rien ! Encore quatre cents mètres et elle sera chez elle. Dans la vieille maison, son héritage. C’est bizarre, ce silence. Il pourrait au moins y avoir des grillons ! Il y a cinq minutes, Julie les entendais. 

Deux pour cent de batterie, c’est ce qu’il lui reste. Elle préfère l’économiser et n’allume pas la torche de son Smartphone.  

 

Au bal, sa voisine lui a proposé de la ramener. Julie a décliné l’offre. Elle déteste sa voisine. Elle a de grandes dents et le rouge à lèvres qui dépasse. Julie la trouve râleuse. Elle s’énerve après tout le monde, tout le temps ! Et surtout quand elle est au volant de sa Twingo. Elle ne se prive pas de sermonner les autres automobilistes, en passant sa tête à travers la portière.

 

N’importe qui pourrait se planquer dans les vignes, songe Julie. Elle ne verrait rien venir. Elle espère que ses parents la surveillent, de là-haut. Il y a deux ans, ils sont morts brutalement. Depuis, ils viennent lui parler dans ses rêves. Quand elle le raconte à Lilou, la jeune fille fait la moue. Pour elle, les morts sont morts et ne reviennent pas hanter les vivants. Pourtant, Julie y croit. Elle a une imagination débordante et écrit des histoires. Elle se dit que personne ne les lira jamais, parce qu’elle n’osera pas les montrer. Surtout pas à Lilou. C’est nul ! se moquerait-elle. Lilou a les deux pieds sur terre. Julie a souvent la sensation qu’elle ne vit pas dans le même monde que son amie. Lilou est jolie, pleine de vie et attire les regards. Elle n’est jamais seule, toujours à traîner derrière elle un garçon, en pamoison. Ce n’est pas le cas de Julie. Malgré son jeune âge, elle s’est fait une raison, personne ne la désire. Sûrement parce je suis ronde, triste et perdue dans mes pensées. C’est l’explication qu’elle voit, dans les yeux de Lilou. 

 

Alors, elle se dit que même un violeur ne voudra pas d’elle, ce soir.

 

La marcheuse est toujours très essoufflée, même si la route est plate, à présent. Elle croyait pouvoir traverser la campagne sans éprouver de crainte. Mais le défi est dur à relever. Elle a l’impression que quelque chose va se passer, ce soir. Et pourtant, elle refuse de se laisser emporter par son imagination. Elle lutte pour garder la tête froide. Et surtout, elle essaie d’oublier cette sensation, d’être dans la mauvaise direction. C’est totalement ridicule comme idée, sa maison est bien par là. Il faut qu’elle cesse de penser ! Et dire que Lilou est probablement en train d’embrasser l’homme avec qui elle est partie. Planqués dans sa voiture à lui, quelque part sur une route de campagne, Lilou le laisse explorer son corps. 

 

Julie s’arrête et enlève ses escarpins. Elle préfère marcher pieds nus que de continuer à porter ces fichues chaussures. Le bitume est encore chaud. Ce n’est pas désagréable. 

 

A quelques mètres, elle ne le voit pas encore, mais il y a un virage, bordé de chaque côté par deux murs en pierres, assez hauts. Des arbres les surplombent, l’obscurité sera totale. Julie a enfin repris une respiration à peu près normale. Cette fois, il n’y a plus aucun bruit quand elle marche. 

 

C’est étrange, constate-elle, le sol a changé de texture. Ses pieds s’enfoncent dans quelque chose de mou. Zut, des crottes de cheval ! Mais, non ! C’est l’ensemble de la surface qui est devenue souple. Elle qui espérait marcher de plus en plus vite, c’est raté. D’ailleurs, elle n’a toujours pas atteint le virage. Il semble toujours à la même distance, depuis un moment.

 

La jeune fille regarde par terre, puis devant elle. C’est comme si le sol voulait la freiner. Elle jette des coups d’œil alentour. La peur lui noue l’estomac, cette fois, elle bien obligée de l’avouer. Julie a envie de pleurer tout à coup. Soirée de merde !  Il lui semble être perdue dans le néant. Un néant qui l’anéantit.  

 

Julie manque une respiration, un grincement sinistre vient de se faire entendre. Un bruit de fer rouillé, étouffé par le silence enveloppant. Un vieux portail ? Se serait-il refermé sur elle ? Julie se sent prisonnière, subitement. Coincée dans cette nuit d’été, sur ce chemin mouvant, dans ce corps qu’on lui dit imparfait. Peut-être ne s’en sortira-t-elle jamais ! Peut-être restera-t-elle seule et mal aimée ? Comme sa voisine. 

 

Elle envoie son pied en avant, mais il s’enfonce, jusqu’à la cheville. 

 

Elle se souvient, quand elle était petite, dans les châteaux gonflables, sur la plage des Lecques. Elle courait, glissait, tombait et n’avait rien pour se rattraper. Ce soir, c’est pareil. Elle marche dans un château gonflable. Et ce virage qui est toujours à la même distance. Elle n’avance pas, elle fait du sur place. Les larmes coulent sur ses joues. Julie prévoit qu’un maniaque va l’étrangler ou bien, qu’elle va tomber d’épuisement sur ce long ruban noir et mou. 

 

Alors, Julie décide de s’asseoir. Elle sait comment on fait quand on abandonne. Les fesses sur le goudron, les mains sur le visage, elle sanglote et attend son sort. Tout à coup, elle entend un hurlement, une voix de femme. Julie crie à son tour et avec maladresse, elle se redresse. Personne ne l’en empêche. Elle court. Mais ses pieds s’enfoncent dans le château gonflable. Je vais mourir ! Je vais mourir ! se répète-t-elle. Puis, ses pensées s’entrechoquent. La jeune fille s’affole et perd l’équilibre. Elle se retrouve à plat ventre. Le sol a ondulé sous le choc de sa chute. Julie est ballotée, puis glisse sur le bas-côté. La voilà allongée sur le dos dans la terre, juste aux pieds des vignes. C’est stable. Julie ramasse sa dignité et son corps malmené. Elle se relève et s’époussète. Un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar. Elle essaie de s’en persuader. Elle entend les grillons. Les nuages se sont dissipés. Elle voit le virage. Il est tout prêt. Qui a hurlé ? Cette voix lui rappelle quelqu’un. 

 

Peut-être vaudrait-il mieux qu’elle reste cachée dans les vignes ? Julie hésite. Elle jette des coups d’œil alentours, mais sa vision est limitée. Il y a des bruits, mais ce sont ceux de la nature, la nuit. Rien d’inquiétant. Elle pose ses mains au sol pour remonter à quatre pattes la petite pente qui la ramènera sur le goudron. Elle finira bien par arriver à rentrer chez elle ! À moins que ce ne soit pas la destination qu’elle devrait choisir… Soudain, le nez parvenu au ras du bitume, elle voit une fille qui court dans sa direction, les bras en l’air, les cheveux en bataille, en culotte et t-shirt déchiré. C’est Lilou qui s’échappe. Une voiture la suit, c’est un gros quatre-quatre, qui va lui rouler dessus. Julie a l’impression de voir un mauvais film se dérouler sous ses yeux. Ce sont des images, c’est virtuel. Une vision ? Lilou va bientôt passer devant elle. Julie est tétanisée de peur. Elle enfonce ses doigts dans la terre pour s’accrocher à la réalité. Ceci n'est pas vrai, c’est une illusion, Lilou va bien. Julie prend une grande inspiration et piétinant sa terreur, elle parvient à s’extirper de la pente et à rejoindre le bitume. 

 

Et là, il n’y a plus rien. Pas de lilou, pas de voiture. J’ai des hallus. Julie regarde au loin, vers le dernier lampadaire du village, il clignote, comme un appel. Sans réfléchir, elle marche vers lui sur un sol ferme. Elle rebrousse chemin, guidée par la tour en pierre, éclairée. Elle court presque. Arrivée au croisement, qu’elle a dépassé toute à l’heure, Julie se retourne face à la route qui conduit à la Cadière et elle la voit. Les bras battant l’air, les cheveux ébouriffés, elle a perdu sa jupe et son corsage est ouvert jusqu’à la taille. Les phares la suivent et vont la rattraper. Il ne s’agit pas d’une scène d’horreur dans une série, il s’agit de la vraie vie. 

 

Julie écarte les bras, Lilou tombe sur elle. Les deux jeunes filles roulent à terre. La voiture stoppe. Julie distingue des ombres qui s’agitent. Ils vont descendre. Elle tient le corps inerte de son amie, qui a sombré dans l’inconscience. Elle va devoir se battre seule contre ses bourreaux. 

 

Brusquement, un coup de klaxon rageur retentit plusieurs fois. Les ombres dans le quatre-quatre hésitent, quelques secondes. Puis, le moteur redémarre et la voiture s’engouffre dans la nuit noire du chemin de la Clare. Julie aperçoit la petite voiture à l’avertisseur nerveux et elle entend la voix féminine du chauffeur qui s’indigne. 

 

  • Ah mais je te jure ! Qu’est-ce qu’ils foutaient au milieu de la route, ces cons là ! dit sa voisine aux grandes dents.  

Rédigé par Cathy de Saint Côme

Publié dans #Nouvelles

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article